Calendrier historique wallon - Août


24 août 1912, lettre au Roi - hypocrisie wallonne et bruxelloise


Dans la troisième partie de sa lettre au roi, Jules Destrée écrit :

« Des municipalités hargneuses vis-à-vis de nous, ont encore renchéri. La revendication : « In Vlaanderen vlaamsch », légitime aussi longtemps qu'elle se bornait à réclamer l'usage facultatif du flamand en Flandre, est devenue un cri de guerre signifiant l'usage exclusif de la langue locale. À Anvers, un Wallon écrit à l'administration communale, en français ; on lui retourne sa lettre avec la mention impérative et dédaigneuse : « In vlaamsch ». Les établissements publics sont flamands. Les petits fonctionnaires, avec lesquels le public est en rapport, vous répondent agressivement en flamand. » (1)

S'il est prompt à condamner la démesure flamande, Destrée ne rend pas compte de la démesure wallonne à l'égard du peuple flamand. Pourtant il s'agissait bel et bien d'une attitude impérialiste envers eux, et Destrée était au premières loges, lui un lettré. Quant à la légitimité flamande, pour lui, elle n'a de sens que dans le cadre de la légitimité française. Ainsi, écrit-il : "légitime aussi longtemps qu'elle se bornait à réclamer l'usage facultatif du flamand en Flandre". Le flamand en Flandre n’est pas facultatif. Ceci dit, Jules Destrée fut un des rares militants wallons à se pencher vers les ‘légitimes aspirations flamandes’ en votant en 1898 pour la loi de Vriendts-Coremans. Il reste néanmoins qu’il a été borné de voir dans l'idéologie patronale de l'époque une quelconque légitimité à cautionner, lui qui s'en fait l'écho un peu plus loin dans sa lettre au roi : « Des industriels de Charleroi m'ont rapporté que l'on avait au port d'Anvers, unanimement plus d'attentions pour les Allemands que pour eux. »

À ce titre, il est intéressant de constater que, lors du Congrès Wallon de 1905, ce sont les industriels, les directeurs d'usines qui forment le groupe socio-professionnel le plus important (70 adhérents contre 56 artistes et 'littérateurs'). « A. Greiner, directeur des usines Cockerill, fait partie du comité d'honneur et assiste aux séances. Au comité de propagande, on note la présence du directeur de la F.N. de Herstal et de celui des Cristalleries du Val-Saint-Lambert. Les directeurs de charbonnage liégeois et hennuyers sont nombreux à avoir apporté leur adhésion. » (2) Certes, ce n'est pas habituel comme composition pour un Congrès wallon, mais on sent ici le poids de l'entrave qui pèse sur l'épanouissement de la Flandre à travers la manoeuvre idéologique qui s'inscrit en filigrane du Mouvement wallon.

N'oublions pas que c'est au nom des valeurs françaises de liberté, d'égalité, de fraternité et d'émancipation des peuples que les Flamands ont été réprimés dans leur légitimité. Leur revendication ne pouvait être que radicale par la suite. Il s'en suit implicitement que la racine du Mouvement wallon relève d'une réelle hypocrisie de la part des notables wallons et bruxellois à l'égard des Flamands. Dans leur thématique, toujours cette volonté forcenée de réprimer la légitimité flamande : par exemple, opposition au bilinguisme dans les services publics et à la flamandisation de l'Université de Gand. Par la suite il sera malaisé de trier le bon grain de l'ivraie, ainsi cette déclaration de Destrée : « L'Assemblée wallonne (...) réunit des Wallons comme moi (...) Entre tous ces hommes de bonne volonté, il n'est point de lien d'affirmation dogmatique, il n'est qu'un sentiment commun : l'amour de leur pays et de leur race, l'ardent désir de ne point les laisser périr... » Une déclaration surtout de principe qui reste malgré tout fort ambiguë.

Un exemple flagrant de cette hypocrisie : « La Constitution Belge de 1831 et les articles révisés en 1893 ne furent rédigés qu'en français ; mais, compte tenu de la législation en matière d'emploi des langues adoptée entre-temps, les articles révisés en 1920-1921 le furent également en néerlandais. Il faudra attendre 1967 pour que le texte entier soit officiellement établi en néerlandais. Enfin, depuis 1991, le texte de la Constitution est également établi en allemand. » (10)

Pour la plupart des gens, ça leur passait au-dessus de la tête royalement. C'est suite au Congrès de 1912 que l'Assemblée wallonne cherchera une audience en dehors de l'intelligentsia et de la bourgeoise wallonnes, désormais il faut sensibiliser les 'masses', et la lettre au roi survient deux mois après ce congrès. Autrement dit, dans cette histoire, il n'y a pas que les Flamands qui ont pâti de l'emprise népotique de ces industriels marqués par la volonté de toute-puissance, eux qui ont mis ouvertement la main sur les mécanismes démocratiques jusqu'à la crise qui sévira dès 1930. Une durée d'un siècle pendant laquelle les industriels ont abusé des leviers démocratiques dont ils étaient porteurs pour assurer leur propre profit. De leur côté, les ouvriers wallons ont vécu dans la précarité existentielle, à tel point que l'on peut quasiment parler de la mutilation d'un peuple.

Si les Flamands n'avaient pas défendu rudement leurs valeurs, ils seraient restés dans une sous-condition existentielle. Pour fixer les idées, rappelons qu'un Flamand était jugé par un tribunal qui s'exprimait en français, ainsi il pouvait être condamné à dix ans de prison sans comprendre un seul mot de ce qu'il lui arrivait ! « À la veille de la Première Guerre mondiale, la bourgeoisie francophone a investi tous les rouages de l'État et elle agit envers les revendi­cations flamandes comme envers un enfant turbulent auquel on accorde de temps à autre des satisfactions pour le maintenir sous tutel­le et conserver sa confiance reconnaissante. Mais l'enfant a grandi... et réclame désormais sa place parmi les adultes. Les difficultés qu'il éprouve à se faire reconnaître comme tel l'amènent parfois à douter que cette famille soit encore la sienne. (...) En 1900 encore `la courtoisie du Sénat veut qu'on y parle fran­çais'. (3)

« Réticent et presque malgré lui, l'État belge a créé en Flandre une couche socio-culturelle nouvelle jouissant de l'instruction de base nécessaire pour ressentir profondément son infériorité. Phénomène classique : le dominant a créé les élites aptes à lui disputer le pouvoir. L'application des diverses lois sur l'enseignement, la justice, l'ad­ministration ouvre soudain la perspective de la participation au pouvoir à une masse qui ne la distinguait point. Mais en même temps elle sécrète la contestation des structures en place, car chaque bachelier, chaque institu­teur, chaque fonctionnaire, et jusqu'au petit curé flamand, est un mécontent potentiel: il ne peut qu'accéder difficilement au sommet de ses propres ambitions. Une frustration existe donc au niveau de ces classes moyennes de l'esprit qui se sentent et sont effectivement écartées de la respectabilité sociale. » (4)

« II est important de souligner d'autre part que les premières réactions wallonnes devant les lois flamandes furent le fait de Wallons de Bruxelles et, plus tard, de milieux pour lesquels l'administration de l'État constituait un débouché protégé par le privilège de la langue, monopole désormais en danger. Il est donc permis de constater que les premières manifes­tations de `conscience wallonne' émanent d'une classe politique et de couches sociales qui ne se confondent certainement pas avec la masse wallonne. » (3)

Certain historien comme José Gotovitch relativise l'hypocrisie envers les Flamands en situant l'idée que « le drame réel qui, selon nous, va déterminer la disparité des consciences, c'est qu'au mo­ment où fermente en Flandre l'aspiration à l'égalité par son aspect le plus immédiat, la langue, ceux qui, en Belgique, expriment les aspirations à la justice, à l'égalité sociale et politique, à la démocratie, sont tout entiers tournés vers la conquête d'un droit fondamen­tal qui absorbe toutes leurs forces et résume leur doctrine : le suffrage universel. Par ailleurs internationalistes, les tenants du S.U. voient monter avec méfiance la revendi­cation nationaliste qu'ils peuvent aisément qualifier de secondaire puisque à leurs yeux le S.U. résoudra également cette question. Il faut attendre 1910 pour qu'avec Camille Huysmans, un socialiste prenne des initiatives en matière linguistique. Or à ce moment, la mystique du mouvement flamand est déjà créée, le langage est fixé : le mouvement socialiste a sans doute raté un rendez-vous histori­que. (...) Toujours est-il qu'avant 1914, le mouvement flamand ne peut reconnaître au-delà de la frontière linguistique un parti qui comprenne et soutienne pleinement ses revendications. Le ralliement du P.O.B. à l'union nationale et son identifi­cation avec le gouvernement du Havre ne fe­ront qu'accentuer le divorce. » (3)

Quoi qu'il en soit, une fois la machine lancée sur ces mauvaises bases, le climat s’est durci progressivement jusqu’au dérapage flamand pendant la Seconde Guerre mondiale, et par la suite, le ton est resté dur avec la volonté flamande d’ignorer la Wallonie dans la reconstruction de l'après-guerre. Ce qui reste inadmissible de la part des francophones de Belgique, c'est qu'ils n'ont laissé aucune chance à la légitimité flamande de s'épanouir, et ce, de surcroît, en recourant à des prétextes idéologiques de liberté, d'égalité et de fraternité. Il ne faut pas s'étonner alors que la date de la fête de la Communauté flamande se déroule dans le cadre d'une filiation historique anti-française. Le comble est atteint lorsque l'on pense que ce sont les invasions allemandes qui ont permis aux Flamands de retrouver une certaine part de leur dignité, et non leur propre pays ! De plus, les Nazis ont éduqué des candidats flamands à prendre la responsabilité du Pouvoir, et d'en avoir les moyens, ce qui fut une aubaine pour la Flandre, il faut bien le dire. Toutefois, même si, en Flandre, des liens réels existaient avec l'empire allemand, aucune force politique cohérente ne s'est ex­primée pour un quelconque rattachement, et à plus forte raison pour l'intégration. « Le jeune mouvement flamand se gardait jalousement de tout `protecteur' nouveau. Un élément reli­gieux s'y ajoutait qui n'est pas sans importance : la Flandre catholique se méfiait quelque peu de l'Allemagne du Kulturkampf . » (4)

« Durant la Seconde Guerre mondiale, les Allemands voulaient maintenir en place les structures administratives existantes car l'Allemagne ne voulait plus, comme en 1914, avoir à gérer elle-même le pays. (...) Cette opération a d'ailleurs une finalité pédagogique : '...Les dirigeants de ces organismes [les Commissariats nouvellement créés] ont reçu pour tâche de former de jeunes Flamands triés sur le volet, afin de les rendre aptes à assumer des tâches de responsabilité...' Ces jeunes Flamands, c'est dans les rangs du VNV que l'occupant espère et pourra effectivement les trouver. (...) Par l'interdiction de reprise de fonction pour de nombreux fonctionnaires partis en France en mai 40, par la mise à la retraite imposée à 60 ans (mars 1941), par la création d'organismes nouveaux, les éléments du VNV investissaient massivement l'appareil d'État. » (5)

La bourgeoisie francophone de Belgique a joué un jeu vraiment malsain avec la Flandre durant au moins un siècle. Nous sommes redevables aux Flamands d'avoir enduré l'ambiguïté "belge" sans recourir systématiquement à l'usage d'une radicalité irrémédiable.

« Le mouvement flamand a toujours remis en cause la Belgique unitaire, fondée à ses origines sur la suprématie d'une bourgeoisie francophone. Chronologiquement, il a précédé le mouvement wallon, qui n'a jamais été qu'une réaction de dé­fense contre ce qui apparaissait, parfois à tort, comme une menace flamande. (...) Le sentiment d'appartenir à une communauté distincte fut indubitablement précoce dans le nord du pays. Quelle timidité, en revanche, au sud de la frontière linguistique : longtemps encore, il y serait considéré comme malséant de raisonner en termes d'histoire de la Wallonie. Il a fallu une accélération de la prise de conscience wal­lonne avec les grèves de 1960-61, le rapport Sauvy (1962) et la vague nationaliste flamande qui s'est concrétisée par l'annexion des Fourons, par les revendications menaçantes à l'égard des francophones de Bruxelles et de sa périphérie, et enfin par le `Walen buiten' scandé par des milliers de voix à Louvain, pour qu'une frange importante de la bourgeoisie bascule dans le camp du régionalisme, voire du fédé­ralisme. La même évolution s'est constatée dans le monde des historiens d'expres­sion française : nombreux furent ceux qui dans les années soixante renoncèrent à une certaine idée de la Belgique qu'avait imposée l'oeuvre mémorable d'Henri Pirenne. (...) L'oeuvre de Pirenne répondait à un besoin. Aux confins des XlXème et XXème siècles, l'unité du pays se lézardait; bien des tendances centrifuges se faisaient jour et elles laissaient présager un avenir difficile. Adoptée par l'élite politique et fran­cophone du pays, l'histoire inventée par Pirenne venait raviver une flamme patrio­tique vacillante. » (6)

Maintenant, reste à savoir quel est l'héritage de cette hypocrisie wallonne et bruxelloise ? Du côté wallon, c'est dans le mépris des valeurs culturelles d'un autre peuple que le Mouvement wallon est né, manoeuvré comme une arme idéologique. Ce qui devait être un germe d'unité soi-disant intègre s'est plus ou moins ratatiné. L'apolitisme des militants wallons, principe sacro-saint du mouvement wallon depuis ses débuts restera de rigueur jusqu'à la guerre. Ainsi, « l'Assemblée fustige de Crawhez et Braconnier qui tentèrent de se présenter comme 'candidats wallons' aux élections de 1914. Lors de sa dernière réunion, à Namur, en mars 1914, elle persista à considérer l'engagement politique comme une 'afffaire de conscience personnelle' et se borne à recommander à ses membres de faire pression sur leurs partis respectifs... (...) Elle adressa néanmoins à tous les candidats des arrondissements wallons un questionnaire portant sur les problèmes fondamentaux de la défense nationale, de la réforme économique, de la défense artistique de la Wallonie. Vieille méthode, inaugurée en 1898 par la Ligue Wallonne de Liège...  » (7) D'un autre côté, le moins que l'on puisse dire, c'est que les désaccords entre les représentants wallons des partis traditionnels resteront vivaces bien au-delà de 1914.

Par la suite, « l'Assemblée wallonne se cantonna donc dans des revendications `unitaires teintées de fran­cophilie' : accords militaires et économiques franco-belges, opposition à la flamandisa­tion des pays rédimés, opposition à la fla­mandisation de l'université de Gand, opposition aux dispositions législatives de 1922 - dites `Loi von Bissing´ relatives à l'emploi des langues dans l'administration. L'Assemblée wallonne retournait, en somme, aux thèses défendues par les premières ligues wallonnes : unité nationale cimentée par l'emploi généralisé de la langue française, quelques `facilités' pouvant être accordées aux populations flamandes. C'est cette attitude intransigeante et dépassée qui motiva, sans doute, la démission de Jules Destrée de l'Assemblée wallonne en 1922. Mais Destrée n'était pas seul à se démarquer ainsi de l'Assemblée wallonne. À Liège, le Comité d'action de l'Assemblée wallonne se rendit progressivement indépendant et, sous la présidence de J. Plomdeur, se constitua en Ligue d'Action wallonne. L'Action wallonne de Liège organisa ses propres congrès annuels. Sept de ces congrès se tinrent de 1924 à 1930. Ils groupaient un faible nombre de partici­pants et n'avaient guère d'audience. Mais ils contribuèrent à former quelques figures mar­quantes du mouvement wallon de l'entre-deux-guerres : ainsi F. Van Belle, G. Truffaut, F. Dehousse et J. Rey. » (8)

Les années 1920-1936 furent, pour le mouve­ment wallon, une période de division, de fragmentation. L'Assemblée wallonne conti­nuait sa tâche, mais la désaffection de ses éléments les plus dynamiques devint flagrante tandis que les organisations dissidentes prêchaient le fédéralisme en vase clos.

Pour ce qui est du contact avec les travailleurs, le Mouvement wallon tournera longtemps en vase clos lui aussi, jusqu'en 1950. Au Congrès du 26 mars 1950, André Renard, président de la régionale F.G.T.B. de Liège, apporte au Congrès wallon l'adhésion de 85.000 tra­vailleurs. « Dans les semaines qui suivirent le Congrès, et surtout lors de la `période chaude' de juillet, les responsables du Congrès se concertèrent, à plusieurs reprises, avec le lea­der syndical. Pour la première fois de son histoire, le `mouvement wallon', à caractère trop souvent `élitiste', `brillant état-major sans troupes', établissait le contact avec le monde du travail... » (9)

(1) La Wallonie, Le pays et les hommes. Histoire. Économies. , HASQUIN H. (éd.), Sociétés. Vol. 2, Bruxelles, p. 198.
(2) Ibid., p. 196.
(3) Ibid., p. 295.
(4) Ibid., p. 296.
(5) Ibid., p. 305.
(6) Ibid., p. 526.
(7) Ibid., p. 203.
(8) Ibid., p. 320.
(9) Ibid., p. 329.
(10) Vocabulaire politique du CRISP
Accueil
Calendrier
Lecture