Calendrier historique wallon - Décembre


16 décembre 1960, l'appel à la grève générale de durée illimitée


Au début des années soixante, minorisée face à la Flandre ivre de sa puissance, vieillie avec ses générations qui ne se renouvellent plus, choquée par l'effondrement de sa métallurgie et la décroissance de sa sidérurgie (acier) suite à l'intégration dans le Marché Commun, inquiète de subir le joug des austérités d'un gouvernement aux mains des Flamands, la Wallonie s'est reculée jusqu'à ce que son dos touche le mur. Plus que jamais la Wallonie éprouva le sentiment d'être atteinte dans ses forces vives. L'hémorragie narcissique menaçait gravement l'image de soi collective.

La grève de l'hiver 60-61 va marquer un tournant historique, elle démarre le 20 décembre 1960 et se termine le 23 janvier 1961, cinq semaines de conflit qui ont bouleversé la Wallonie. Le Congo s'est émancipé depuis le 30 juin, la récession économique s'est installée depuis 1958, l'annonce de la fermeture imminente de charbonnages provoque des grèves en mars et juin 1960, les finances publiques sont dans un état déplorable, l'administration doit être réformée. C'est dans ce contexte qu'intervient le projet de 'loi unique' présenté par le Premier Ministre Eyskens lors de sa déclaration gouvernementale devant la Chambre des représentants le 27 septembre 1960. Ce texte inamendable associait des impôts nouveaux et des assainissements dans le domaine de l'Assurance-Maladie-Invalidité, instaurait le précompte, revisait le statut des agents communaux, favorisait les fusions de communes et reculait l'âge des pensions. L'hostilité fut totale de la part des socialistes et c'est la F.G.T.B. qui sera le moteur de l'opposition avec le syndicaliste liégeois André Renard en tête.

« L'action contre la `loi unique´ s'intensifia sous l'impulsion de la F.G.T.B. On enregistra des débrayages à Liège le 21 novembre ; le 14 décembre, un arrêt de travail d'une demi-journée paralysa la Wallonie alors que seules quelques rares cités flamandes étaient atteintes. (...) Les congrès des sociaux-chrétiens et des libéraux se prononcèrent en faveur du projet de loi tandis que le P.S.B. fut unanimement `contre´. Au plan syndical, la C.S.C. resta partisane de la négociation, mais l'événement majeur survint le vendredi 16 décembre au Comité national élargi de la F.G.T.B. Une motion déposée par André Renard appelait à une grève générale de dutée illimitée : or ce principe fut repoussé selon un partage linguistique, par 496.487 voix contre 475.823 voix et 53.112 abstentions (régionale de Bruxelles) : toutes les régionales wallonnes, à l'exception de Tournai, et les centrales professionnelles qui recrutaient la majeure partie de leurs membres en Wallonie adoptèrent la `motion Renard´ alors que les centrales professionnelles majoritaires en Flandre (Bâtiment, Textile) et les régionales flamandes, à l'exception de Gand, avait voté `contre´ ! En dépit de ce vote, la grève démarra le 20 décembre à Anvers, mais surtout à Liège et à Charleroi. (...) Rapidement il apparut que, mises à part Gand et Anvers, la grève était essentiellement localisée en Wallonie. » (1)

Sabotage de voies de chemin de fer, jets de clous sur les chaussées, rues dépavées, arbres abattus, voitures renversées. Le climat se durcit tandis que la revendication évolue : les Flamands ne réagissant pas du tout de la même manière que les Wallons face à la 'loi unique', les syndicats ne furent plus sur la même longueur d'onde. L'accent se déplaça sur les problèmes spécifiquement wallons. Dès le 2 janvier, l'appel à la réforme des structures politiques - le fédéralisme - est soutenue par les socialistes wallons (les socialistes Flamands et Bruxellois refusaient cette idée). Mais ce deuxième front politique lancé par André Renard buta contre les réactions des gens face à la montée de la violence : le 6 janvier a lieu le saccage de la gare des Guillemins et de la Grand-Poste de Liège. La grève finira par faire trois victimes en région liégeoise. 

Le Gouvernement Eyskens tomba le 20 février 1961. La grève a mis en évidence le malaise wallon de façon flagrante, elle a propulsé le fédéralisme sur l'avant-scène de la politique intérieure et son déroulement a montré le clivage d'ordre économique et socio-culturel entre la Flandre et la Wallonie. En clôturant l'action de la grève, la F.G.T.B. se prononça 'pour la transformation de la F.T.G.B. en une confédération syndicale belge basée sur une fédération flamande, une fédération wallonne et éventuellement une fédération brabançonne'.  Au plus fort de son intensité visible, 300.000 travailleurs wallons s'étaient profondément impliqués pour cette grève.

« La grève de 1960-61 constitua le véritable coup de fouet à une action wallonne qu'allaient abondamment alimenter par la suite les exigences flamandes. » (3) Déjà en 1945, le rapport Schreurs au Congrès national wallon de 1945 avait énoncé les griefs wallons devant l'élite politique, économique et culturelle, cette fois, toute la population se réveilla d'un seul coup. La grève fut le geste racine de la Wallonie. En faisant grève - et avec quelle force et quelle détermination ! -, les gens ont supporté à leur manière le coup de la récession globale qui les frappait. À l'impuissance accumulée et comme jetée à leur face jaillit la riposte syndicale qui consacra l'union des hommes et des femmes dans l'adversité et canalisa l'inquiétude vers le maintien d'une unité, le fait d'être ensemble, rassemblés et déterminés.

Bien que les grévistes aient fini par s'incliner, cette défaite ancra le fédéralisme dorénavant dans les consciences militantes wallonnes.

Après la grève, le marasme de l'économie wallonne progressa. Les houillères belges devaient réduire leur capacité de 9,5 millions de tonnes avant 1963 afin de s'intégrer dans le Marché Commun (perte de 48.000 emplois de 1958 à 1964 dans le secteur minier). Cela signifia principalement la fermeture des charbonnages du bassin wallon. Le coup fut rude surtout à Mons et à Charleroi. Ce fut l'écroulement définitif de ce qui avait symbolisé pendant plusieurs siècles la vitalité de l'économie wallonne. Simultanément fut créé en Flandre un pôle sidérurgique maritime (SIDMAR, 10 juillet 1962) qui fit perdre le monopole de la Wallonie dans le secteur de l'acier. Un investissement énorme et vital pour la Flandre qui divisa les Partis et les syndicats. À cela s'ajoutait la publication du 'rapport Sauvy' (à la demande du Conseil Économique Wallon) qui jettait une lumière crue sur le vieillissement de la population wallonne (33,6% de la population belge en 1960). Le 'rapport Sauvy' stipulait que la solution réside dans une politique démographique régionalisée : « Du moment qu'il y a dualité, il faut que chacune des deux parties ait sa vie propre convenablement assurée. Il serait certes facile de montrer que chaque partie a intérêt à la vie de l'autre, car tout déséquilibre trop accentué pourrait entraîner une crise aiguë menaçant l'existence de l'ensemble. » (2) Un message très difficile à digérer pour les sociaux-chrétiens braqués sur l'unité de la Belgique. Ainsi la presse catholique (La Libre-Belgique) de l'époque fustigea le rapport Sauvy en disant qu'il est scandaleux qu'un étranger ose affirmer qu'il y a deux ethnies en Belgique ; qu'il est faux de s'imaginer que le problème est localisé dans les provinces méridionales, `il n'y a pas de problème wallon´ ; `le problème est national´.

La Flandre était triomphante et le fit savoir clairement, notamment par le biais de sa poussée nationaliste. Enfin, « le Gouvernement Lefèvre-Spaak se décida à aborder de front les problèmes communautaires et trancha sur le vif : clichage de la frontière linguistique (loi du 8 novembre 1962), enseignement des langues dans les écoles (loi du 30 juillet 1963), régime linguistique de l'agglomération bruxelloise et de l'Administration de l'État (loi du 2 août 1963). » (4)

De leur côté, les Wallon-nes étaient déprimé-es et ressentaient un sentiment de minorisation croissant. L'`affaire des Fouron´ ajouta un cran supplémentaire à la déprime. La résignation s'empara des parlementaires francophones face à la poussée flamande dans le courant de l'année 1963. La mèche fut allumée du côté des sociaux-chrétiens wallons quand les problèmes linguistiques au sein de l'université de Louvain devinrent aigu dès 1961-1962. La revendication flamande à Leuven pouvait se résumer par leur slogan favori "Alle Walen buiten !" ("Tous les Wallons dehors !"). La question de Louvain divisa le Parti social-chrétien en deux ailes ce qui mit fin à l'image du P.S.C. comme bastion de l'unitarisme belge.

À vrai dire, le fédéralisme n'avait pas vraiment la cote, les libéraux (P.L.P.) y étaient franchement opposés tandis que les sociaux-chrétiens (P.S.C.) et les socialistes (P.S.B.) étaient fort 'réservés'. En effet, après la grève 60-61, si le fédéralisme devient l'horizon politique de beaucoup de gens affiliés au Parti socialiste, cependant, la représentation de ce courant de fond au sein du Parti socialiste (P.S.B.) ne sera pas chose facile, loin de là. André Renard avait fondé en mars 1961 un Parti, le Mouvement Populaire Wallon (M.P.W.), celui-ci était le véritable fer de lance du Mouvement wallon avec son programme en deux points : fédéralisme et réforme des structures. Quand André Renard meurt en juillet 1962, l'impact du M.P.W. commençait déjà à être en perte de vitesse dans les milieux socialistes où il était moins craint. Même si l'unitarisme restait bien vivace au sein des mentalités, surtout à partir de l'automne 1963, le P.S.B. relâchait de plus en plus ses exigences fédéralistes sous la pression de son aile flamande. « À la F.G.T.B. comme au P.S.B., on tenta de créer les conditions qui voueraient le M.P.W. à disparaître. » (5) Fait significatif, une pétition circula pour introduire dans la Constitution le principe du référendum d'initiative populaire, elle fut déposé le 17 décembre 1963 au greffe du Sénat avec les signatures de 30% de l'électorat wallon. Le Bureau du P.S.B. marqua son opposition à cette pétition. La cassure entre l'opinion wallonne et l'appareil des partis traditionnels était consommée. « Le P.S.B. et la F.G.T.B. s'acharnèrent à isoler le M.P.W. » (6) Le P.S.B devenait un obstacle majeur au fédéralisme, des socialistes convaincus par le fédéralisme sont exclus du Parti. Cette "Particratie", c'est-à-dire l'abus de la représentation populaire par les instances du Parti, est une véritable corruption de la démocratie et sévit encore de nos jours sous bien des aspects.

En mai 1965, la donne change de main. Divers partis de militants wallons se présentent aux élections législatives. Le scrutin inflige une bonne claque au Parti socialiste et au Parti Social-Chrétien : leur nombre de députés diminue respectivement de 20 et de 19 unités. Le P.S.B. perdait 212.500 voix tandis que le P.S.C. en perdait 135.000. Certes, ce furent les libéraux les gagnants avec un gain de 220.000 voix, mais « par son comportement extrêmement trouble, le P.S.B. avait cessé de canaliser toutes les aspirations fédéralistes en Wallonie. » (6) Autrement dit, le Parti socialiste a été l'ennemi politique de la Wallonie et s'est posé en face des fédéralistes pour les bloquer, alors qu'aujourd'hui en 2006, le fédéralisme est une réalité de tous les jours ! L'aile flamande socialiste tenaillée par la peur d'une minorisation idéologique et philosophique en Flandre fit constamment basculer la décision dans un sens fort éloigné des résolutions fédéralistes. (7)

Sous l'impulsion des dissidences wallonnes, les élections de 1965 ont réussi à envoyer au Parlement deux représentants du Mouvement wallon  (R. Moreau de Charleroi et F. Perin de Liège). Cet élan allait se développer par la suite en réalisant trois ans plus tard les conditions de création d'un parti alternatif et puissant. C'est dans ce contexte que le Rassemblement Wallon (R.W.) vit le jour le 7 mars 1968, il fut une véritable formation politique apte à transcender les divisions traditionnelles de la société belge en faisant feu de tout bois en faveur du fédéralisme. Le R.W. porta un coup d'arrêt à l'influence des libéraux et s'associa avec les francophones de Bruxelles (F.D.F.) pour créer une formation unique le 21 mai 1968. La dernière ligne droite avant la révision de la Constitution fut atteinte le 18 février 1970 : trois alinéas de la déclaration de G. Eyskens sonnaient définitivement le glas de la Belgique unitaire : « L'État unitaire est dépassé par les faits ».

Il faudra attendre le 24 décembre 1970 pour que la Constitution soit modifiée dans le sens du fédéralisme : la Belgique se compose désormais de quatre régions linguistiques, de trois communautés culturelles et de trois régions économiques. Un pas en avant sans précédent qui puise sa sève dans l'événement majeur de la grève de l'hiver 60-61.

Ce texte s'appuie sur l'article de Hervé Hasquin dans La Wallonie, Le pays et les hommes. Histoire. Économies. Sociétés., HASQUIN H. (éd.), Vol. 2, Bruxelles, p. 335-365.
(1) Ibid., p. 336.
(2) Ibid., p. 340.
(3) Ibid., p. 343.
(4) Ibid., p. 341.
(5) Ibid., p. 346
(6) Ibid., p. 348.
(7) En préservant la Communauté française Wallonie-Bruxelles, une entrave majeure est posée en Wallonie pour la maîtrise des compétences culturelles. Les moyens de la reconnaissance de l'assertivité wallonne manquent de spécificité, la visée manque à son but, car il s'agit toujours de tirer à côté pour mieux viser : « visons la Wallonie, mais c'est Bruxelles la cible ». Les alliances internes entre partis bruxellois et wallons de même tendance politique organisent depuis des dizaines d'années un verrouillage de la remise en question de la Communauté française Wallonie-Bruxelles. Cette institution-clé est censée rassurer les francophones de Bruxelles contre la menace d'une poussée flamande d'un côté et, de l'autre, la perspective d'une Wallonie épanouie et dotée des compétences culturelles, de la maîtrise de sa recherche et de son enseignement. C'est d'ailleurs à se demander quel aspect les menacent le plus ? Les Flamands ou les Wallons ?

Il y a tout un langage politiquement correct dans les journaux (Le Soir et La Libre-Belgique), notamment dans les caricatures et les interventions des humoristes, dans les livres universitaires, à la R.T.B.F., dans les discours des partis... qui réprime la manifestation d'une unité wallonne proprement dite en énonçant une sorte de portrait robot du Wallon "francophone" à diffuser en long et en large dans le cadre d'une solidarité 'impérative' avec Bruxelles. Pourtant, d'une solidarité jamais démentie avec Bruxelles, nous en arriverons à un stade où la « stratégie de solidarité » avec Bruxelles finira par obstruer la veine dans laquelle elle s'enracine. L'expression du monopole de cette culture "francophone" - wallonne et bruxelloise - dans le cadre politique de la Communauté française Wallonie-Bruxelles permet à une ville comme Bruxelles de jouer un rôle majeur dans le tissu socio-culturel de la Wallonie au détriment de cette dernière le plus souvent.


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