Calendrier historique wallon - Mai


10 mai 1940, invasion de la Belgique par l’armée allemande


« Le 10 mai 1940, les troupes nazies envahissent la Belgique. Après dix-huit jours de combats inégaux, le roi Léopold III annonce la capitulation de l’armée belge. Il refuse de suivre le gouvernement Pierlot dans un exil qui conduira finalement les membres les plus influents de ce dernier à Londres. Il demande au peuple belge de se remettre au travail, puis se cantonne dans un silence officiel qui ouvrait la voie à toutes les interprétations. Plus de deux cent mille prisonniers de guerre belges sont envoyés en Allemagne. Bientôt, les Allemands, appliquant les consignes de Hitler consistant à favoriser les Flamands et à ne rien concéder aux Wallons, libéreront les prisonniers flamands. » (1)

C’est 106 000 prisonniers flamands qui sont ainsi ramenés dans leur foyer tandis que les 65 000 prisonniers francophones resteront dans les camps nazis pendant cinq années de captivité. Bien que ce fait soit indépendant de la volonté des Flamands, il reste que l’attitude au combat lors de l’invasion allemande fut là aussi marquée par des différences entre Wallons et Flamands. Sans généraliser outre mesure, les Allemands ont rencontré une résistance moins vive en face des Flamands. La scène n°7 de la pièce de théâtre de Jean Louvet - Le coup de semonce - est éloquente à cet égard, laissons lui la parole puisqu'il s'appuie sur des sources historiques authentiques tout au long de son texte (2) :

    (...)
   
    LE PERE - Pas de mitraillette.
    Presque pas de blindés.
    Les Boches sont entrés comme dans du beurre.

    LA MERE - Il parle tout seul.
    Il n'entend pas.
    Le mal lui est entré dans les oreilles.
    Le médecin doit venir et
    je n'ai pas d'argent.
    La guerre des riches
    n'est pas la guerre des pauvres.

    LE PERE - C'est quoi, un pays neutre ?
    Tu ris,
    tu pleures.
    Tu n'es pas neutre.

    LA MERE - Nous irons tous au bois,
    les plantes,
    les fruits sauvages qu'on avait oubliés.
    L'hiver sera dur.
    La terre d'ici
    va t'entrer dans tes pieds d'enfant.
    Jamais tu n'oublieras.

    LE PERE - La campagne des 18 jours,
    la campagne de la Lys,
    une rivière de vingt mètres de large
    avec un nom de fleur
    L'eau était rouge.

    LA MERE, au père - Tu as la fièvre.

    LE PERE - Ils nous ont trahis.

    LA MERE - Qui ?

    LE PERE - Eux. Les Flamands.

    LA MERE - Arrête de dire que les Flamands n'ont pas défendu le pays !

    LE PERE - Beaucoup oui. D'autres pas.

    LA MERE - Certains soldats ont peur.
    Ils sont jeunes tu le sais bien.
    Ils pleurent, ils ne tirent pas.
    Ils tirent en l'air.
    Ils appellent leur mère.

    Une femme entre.

    LA FEMME - On fait la file,
    envoyez le petit,
    il y a des harengs frais.

    LA MERE, montrant son fils - Et celui-là qui fait la guerre à la place de son père !

    LA FEMME - Ne dites pas cela.

    LA MERE - J'achèterai un mouton,
    deux peut-être
    pour la laine et pour la viande

    L'enfant chante.

    LA MERE : Tais-toi !

    LE PERE : Laisse-le
    La honte du père
    commence toujours dans les yeux de l'enfant.
    C'est la leçon des vaincus.

    Un homme passe.

    L'HOMME - L'abri sera creusé
    au milieu du jardin
    On s'y mettra à dix
    douze peut-être
    j'ai compté
    en se serrant, bien sûr...

    LE FILS - Il y a une fumée blanche dans le ciel.

    LE PERE - Ils ont laissé passer l'ennemi,
    le mouchoir blanc au bout du fusil.

    LA MERE - Pas tous !

    LE PERE - Certains oui,
    d'autres pas.

    LA MERE - Tu as la fièvre.

    LE PERE - Il y a des régiments qui ne se sont pas défendus.
    Par terre tu le voyais.
    Pas une seule cartouche tirée,
    pas de douilles vides,
    pas de trous d'obus,
    pas d'entonnoirs de bombes.
    Laissé faire, je te dis.

    LA MERE - Une fois dans notre vie,
    nous sommes allés en Flandre.
    Les arbres étaient penchés.
    Il y avait le sable et il y avait la mer.
    Une fois dans notre vie.
    Quelle belle journée !
    Les noces ont un voyage
    Un mois, dix jours va-t-en savoir.
    Pour nous, c'était un jour,
    aller retour.
    Deux billets, des tartines.
    C'était 34-la-crise.
    Moi qui ne suis rien
    et toi pas plus que moi,
    on s'est fait photographier,
    toi à droite, moi à gauche
    dans une cabine de gare
    au milieu de la Flandre.
    On souriait aux gens,
    sans parler la même langue.
    On se faisait des gestes.
    Ne me dis pas qu'ils n'ont pas défendu le pays.

    LE PERE - Là où j'étais la Lys était rouge.
    Les Chasseurs ardennais nous ont sauvé l'honneur
    Plus loin, la gare était indemne.
    Les fermes étaient intactes.

    LA MERE - Nous sommes tous Belges.

    LE PERE - Pas tous.

En Wallonie, l’activité syndicale clandestine fut intense au cours des années d’occupation. Un an plus tard, jour pour jour, le 10 mai 1941, les travailleurs wallons manifestaient spectaculairement leur esprit de résistance au nouvel ordre qui tentait de s’intaurer. Une grève de résistance des mineurs et des métallos liégeois se déclenchait. « C’est la fameuse grève dite des 100 000, qui incita d’autres arrêts dans les bassins de Charleroi et du Borinage. Ce mouvement s’était développé pratiquement de façon spontanée et sans mot d’ordre. » (3)

« L'exploitation économique (par l'occupant) sera ressentie plus intensément là où la concentration industrielle est la plus grande. Et la réaction sera d'autant plus forte que la tradition d'organisation et de combat est implantée. Des premiers arrêts de travail à la grève de mai 1941 partie de Cockerill et embrasant tout le sillon industriel, les mouvements revendicatifs se situent en Wallonie où ils provoquent des ondes de choc ressenties par toute la population. Les mouvements très précoces également chez Carels à Gand ou aux chantiers navals d'Anvers et Ostende englobent par la force des choses moins d'ouvriers et ne se répercutent pas de la même façon dans une population où la dominante n'est pas ouvrière. » (4)

« On en arrive donc à la question fondamentale qu'il faut bien se poser : une collaboration flamande, face à une résistance wallonne ? Les quelques faits recensés ne permettent pas évi­demment d'affirmer pareille conclusion. Ils ne sont qu'indicatifs d'orientations. D'ailleurs, les statistiques de la répression fournies par J. Gilissen établissent la faible différence régio­nale des condamnés par rapport à la popula­tion; 0,73 % en Flandre, 0,52 % en Wallonie, 0,56 % à Bruxelles. Par contre, le pourcentage des peines criminelles est plus élevé en Wallo­nie qu'en Flandre. Nous pensons pouvoir formuler ainsi une hypothèse qu'appuient aussi bien ces chiffres que les faits cités plus haut. La Résistance ne fut pas un phénomène spécifiquement wallon, ni la collaboration exclusivement flamande. Ces deux clichés sont également faux. Mais tout concourt à montrer qu'une attitude, un comportement différent se révéla au Nord et au Sud du pays face à l'occupation.

Le recrutement des agents secrets belges de 1940 à 1944 montre que « le déséquilibre entre les deux communautés linguistiques est massif, tant et si bien qu'un francophone a concrètement six fois plus de chance de faire du renseignement qu'un néerlandophone » (5). En Flandre, la collaboration fut le fait d'un parti disposant au départ d'une réelle base populaire. Mais comme en 1914-1918, elle put apparaître à certains comme un moyen d'assurer la réalisation d'aspirations nationalistes ancrées dans la tradition du mouvement flamand. À aucun moment, par contre, en Wallonie, cette collaboration ne put prendre un contour effectivement wallon, s'appuyer sur une réalité nationaliste. La déconfiture des organismes de collaboration d'appellation wallonne aboutit même à la pantalonnade du discours impérial de Degrelle en 1943 : les Wallons étaient des Germains ! Même le chef de Rex ne pouvait renverser l'histoire avec un discours ! Hors ce nationalis­me impossible, la collaboration wallonne ne pouvait dès lors que rassembler - après décantation -    d'authentiques nationaux-socialistes engagés d'autant plus avant qu'ils se mouvaient dans un terrain hostile. Le pour­centage des peines criminelles traduit sans doute cette différence entre les deux types de collaboration et des actes faits en la matière. Mais à leur tour, ces actes `plus criminels' reflètent-ils sans doute le degré de résistance auxquels ils répondaient. Une fois encore la Libération allait montrer que rexisme et autres mouvements disparaissaient sans héritiers ni défenseurs. » (6)

(1)  La Wallonie, Le pays et les hommes. Histoire. Économies. Sociétés. , HASQUIN H. (éd.), Vol. 2, Bruxelles, p. 284.
(2) Jean Louvet a écrit cette pièce suite à une commande de l'Institut Jules Destrée et de la Région wallonne.
(3) Ibid. p. 285.
(4) Ibid. p. 308.
(5) Emmanuel Debruyne, La Guerre secrète des espions belges, 1940-1944, Editions Racine, 2008 (cité dans un article).
(6) Ibid. p. 309-310.

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