Calendrier historique wallon - Mai



Mai 1624, l'origine wallonne de New York


La légende veut que New York ait été fondée en 1626 par des Hollandais à la pointe sud de l'île de Manhattan. Certains manuels scolaires, livres d'histoire, dictionnaires, émissions télévisées - et jusqu'à des fabricants de cigarettes - rapportent même que le fondateur de New York s'appelait Peter Stuyvesant.
 
La réalité est quelque peu différente...

Ce texte est une copie littérale d'un document que l'on trouvera à cette adresse. Il est suivi de deux articles qui traitent aussi de ce sujet. Pour ne pas surcharger la page, des images ne sont pas affichées directement, un lien -  [ cliquez ici pour voir l'image ] - indique qu'il faut cliquer pour les voir.

le "nieu nederlandt" en vignette

C'est en mai 1624 que le Nieu Nederlandt, un navire affrété par la Compagnie des Indes occidentales arrive en vue de l'île de Manhattan. Le bâtiment transporte une trentaine de familles belges : la plupart sont des Wallons auxquels sont venus se joindre quelques Flamands.

Les passagers vont bientôt être dispersés : après avoir été débarqués sur l’île aux Noix (aujourd’hui Governor’s Island), huit colons vont rapidement construire un fort au sud de l'île de Manhattan - sur le site actuel de Battery Park. Les autres se répartissent comme suit : quatre couples et huit marins vont gagner la rivière Delaware et bâtir le Fort Nassau (à proximité de  la ville de Gloucester dans le New Jersey). Deux familles et six hommes remontent la rivière Fresche (Connecticut) et vont y construire un fortin à l'emplacement actuel de la ville de Hartford. Environ dix-huit familles restent à bord du Nieu Nederlandt et remontent la rivière Hudson. Elles vont débarquer à l'emplacement actuel de la ville d'Albany (capitale de l'Etat de New York).

Ces premiers pas dans la colonisation de ce territoire ne constituent en fait que la suite d'un processus entamé un siècle plus tôt.

En effet, c'est en 1524 que l'expédition française dirigée par le Florentin Giovanni Da Verrazzano découvre pour la première fois la baie de New York. Le roi François 1er étant alors en guerre avec l'Espagne, l'information est envoyée aux archives. Pendant plusieurs dizaines d'années, ce sont surtout les Espagnols qui vont manifester de l'intérêt pour le Nouveau Monde et en exploiter les richesses.

Willem Usselinx

En 1555, l'abdication de Charles Quint en faveur de son fils Philippe II va précipiter les Pays-Bas dans le chaos. Le duc d'Albe, envoyé par le roi d'Espagne, y impose une répression impitoyable contre les protestants, en révolte contre les abus de l'Eglise catholique.

Les excès de l'Inquisition mèneront à une émigration massive de Wallons et de Flamands vers le Nord des Pays-Bas, la Suède, l'Angleterre et l'Allemagne, à la révolte des " Gueux ", ainsi qu'à la sécession des Provinces du Nord des Pays-Bas, qui prendront le nom de Provinces-Unies. Les Provinces du Sud continueront à subir le joug espagnol et les affres de la guerre.

Pour éviter toute confusion, il faut savoir qu'à l'époque, les Pays-Bas couvraient une bonne partie du Nord de la France et de la Lorraine, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas actuels. Ses habitants étaient appelés les Belges, et les cartes de l'époque représentaient le pays sous la forme d'un lion : le " Leo Belgicus " :

Leo Belgicus C'est en cette époque troublée que naît un jeune Anversois dénommé Willem Usselinx. Sa famille le destinant au négoce des épices, elle l'envoie faire sa formation en Espagne, au Portugal et aux Açores.

À son retour des Açores en 1591, Usselinx décide de quitter Anvers pour la Hollande. Ayant constaté à quel point l'Espagne tirait sa richesse de ses colonies américaines, il n'aura de cesse de convaincre les Hollandais de fonder également des colonies dans le Nouveau Monde, dans le but d'y combattre les Espagnols.

Près de trente années d'obstination et d'efforts seront nécessaires de la part de Willem Usselinx pour qu'en 1621, la Compagnie des Indes occidentales voie enfin le jour. C'est elle qui affrètera le Nieu Nederlandt...


Henri Hudson

En 1609, un marin anglais nommé Henri Hudson découvre, par approximativement quarante et un degrés de latitude nord et septante-quatre degrés de longitude ouest, une grande baie dans laquelle se jette un long fleuve surgi des montagnes.

Hudson avait été chargé par les Flamands Emmanuel Van Meteren, Judocus Hondius et Petrus Plancius de découvrir, pour le compte de la Compagnie des Indes orientales, un nouveau passage vers la Tartarie et la Chine.

Alors qu'il explorait les côtes d'Amérique à bord de son navire, le hasard lui fit trouver, 85 ans après Verrazzano, le fleuve qui allait porter son nom, ainsi que le territoire qui devait devenir la future New York.

Jessé de Forest

Jessé de Forest faisait partie de ces Wallons ayant fui les persécutions religieuses. Né à Avesnes en Hainaut en 1576, il quitte sa terre natale en 1615 et part s'installer à Leyde en Hollande. Il va y remuer ciel et terre pour obtenir le droit d'émigrer avec les siens et d'autres familles wallonnes vers le Nouveau Monde. Il y côtoiera aussi des Puritains anglais, futurs passagers du Mayflower.

Le 5 février 1621, Jessé de Forest adresse une pétition, rédigée en français, à Sir Dudley Carleton, ambassadeur de Sa Majesté le roi d'Angleterre à La Haye. Jessé y demande, au nom d'une cinquantaine de familles wallonnes et françaises, l'autorisation de s'établir en Virginie, sollicitant pour ces dernières un territoire de huit milles anglais à la ronde. Connu sous le nom de Round Robin [ cliquez pour voir l'image ], ce document est aujourd'hui conservé au British Public Record Office.

Le 11 août 1621, la Virginia Company répond par un accord de principe, assorti de certaines restrictions, dont la plus grave interdit aux familles wallonnes de se rassembler en une seule colonie autonome. Jessé de Forest décline l'offre.

La naissance de la Compagnie des Indes occidentales fait alors germer un plan des plus astucieux dans l'esprit du Wallon.

Proposant ses services et ceux de ses compatriotes à la Compagnie hollandaise, Jessé lui apprend aussi qu'un groupe de familles, pratiquant tous les métiers, a l'occasion d'émigrer sous peu pour le compte des Anglais. Arguant que ces colons préféreraient partir pour la Compagnie des Indes occidentales, il souhaite une réponse rapide, précisant en outre que l'offre est à prendre ou à laisser.

Les États de Hollande, conscients de l'importance d'une telle ouverture pour d'éventuelles futures entreprises de colonisation, consultent le jour même les Bewindhebbers (directeurs) de la Compagnie, alors réunis à La Haye.

Le 27 août 1622, après les années d'efforts fournis par Willem Usselinx et Jessé de Forest, ce dernier obtient enfin l'autorisation officielle d'émigrer avec les familles candidates aux Indes occidentales.

Parti en reconnaissance sur les côtes de Guyane en 1623, Jessé de Forest meurt au bord de l'Oyapok (aujourd'hui frontière entre le Brésil et la Guyane française), le 22 octobre 1624.

Sa fille Rachel et ses fils Isaac et Henri iront rejoindre la Nouvelle-Belgique dix ans plus tard.

Nouvelle-Belgique

A partir de 1615, les territoires compris entre la Virginie et la Nouvelle-Angleterre vont porter indifféremment le nom de Nouvelle-Belgique (Novum Belgium [ cliquez pour en savoir plus ], Novo Belgio, Nova Belgica [ cliquez pour voir l'image ], Novi Belgii [ cliquez pour voir l'image ]) ou de Nouveaux-Pays-Bas.

Le terme Belgique fait référence aux anciens Pays-Bas, qui couvraient alors une partie du Nord de la France et de la Lorraine, la Belgique, le Luxembourg et les Pays-Bas actuels. Ses habitants s'appelaient les Belges.

De nombreuses cartes du XVIe siècle montrent d'ailleurs ce territoire portant le nom de Belgique. Le nom tombera ensuite en désuétude au profit des Pays-Bas, et ne fera sa réapparition qu'en 1789 à l'occasion de la première révolution belge.

Plusieurs sceaux de l'époque rappellent en outre que les territoires entourant la future New York portaient le nom de Nouvelle-Belgique. Un premier sceau datant de 1623, porte l'emblème d'un castor - avant l'arrivée des colons en 1624, c'étaient surtout les trappeurs qui exploitaient la contrée -, et porte la mention Sigillum Novi Belgii. Le sceau de la Nouvelle-Amsterdam, datant de 1654, porte quant à lui la mention Sigillum Amstellodamensis in Novo Belgio.

sceau verso

sceau verso
 Pierre Minuit

En 1626, Pierre Minuit, gouverneur de la Nouvelle-Belgique, se rend célèbre en achetant l'île de Manhattan aux Indiens Manhattes, en échange de verroterie et autres colifichets, pour l'équivalent de 60 florins (24 dollars).

Pierre Minuit est un Wallon, né à Wesel (Rhénanie). Ses parents, originaires de Tournai en Hainaut, s'y étaient installés en 1581 pour fuir les persécutions religieuses. Il deviendra lui-même diacre de l'Eglise wallonne.

Soucieux de défendre les intérêts des colons, il se distinguera aussi par le respect de ceux des Indiens, partant du principe qu'il y a plus à retirer du mélange et de l'intégration harmonieuse de deux cultures - même opposées en apparence - que dans le rejet pur et simple de la plus faible ou soi-disant moins " civilisée ".

La tolérance n'est d'ailleurs pas le point fort de la Compagnie des Indes occidentales. Organisation féodale, celle-ci impose à tous les colons désireux d'émigrer en Nouvelle-Belgique une série  de règles strictes : outre l'exercice de la religion réformée, les colons doivent faire usage exclusif du bas-allemand - langue à l'origine du flamand et du néerlandais actuels -, dans tous les actes publics rendus à la colonie.

De nombreux patronymes sont « néerlandisés », comme Rapalje pour Rapaille ou Minnewit pour Minuit. D'autres colons sont tout simplement désignés par le nom de la ville hollandaise qu'ils viennent de quitter. L'historien américain Charles W. Baird, dans son livre History of the Huguenot Emigration to America [ lien ], a qualifié ce genre d'abus de Batavian disguise (camouflage à la Batave).

Il est également défendu aux colons de tisser de la laine ou de la toile, ainsi que de fabriquer du drap ou tout autre tissu, sous peine d'être bannis ou punis comme parjures. Le but caché est ici de garantir un monopole aux importations en provenance de Hollande.

L'attitude bienveillante et protectrice de Pierre Minuit à l'égard des colons, ainsi que la convoitise d'un directeur de la Compagnie hollandaise voulant imposer son neveu en tant que gouverneur, font qu'il est rappelé en 1632.

Les traces des Wallons et des Flamands à New York sont nombreuses et souvent ignorées : la baie de Gowanus par exemple, à l'ouest de Brooklyn tire son nom d'Owanus, traduction latine de Ohain, village du Brabant wallon. La baie de Wallabout, au nord de Brooklyn est une déformation du néerlandais Waal bocht (baie wallonne).

Le nom de Hoboken, quartier bien connu à l'ouest de Manhattan, provient d'une commune de l'agglomération d'Anvers en Flandre. Communipaw, à Jersey City, est la contraction de Community of Pauw. Michel De Pauw, originaire de Gand en Flandre, avait aussi acheté Staten Island aux Indiens en 1630.

Quant à Peter Stuyvesant, à qui certains veulent absolument attribuer la paternité de la fondation de New York, il n'est arrivé qu'en 1647, soit vingt-trois ans après le débarquement des premiers colons.

Reconnaissance américaine

Le 20 mai 1924, à l'occasion du tricentenaire de la fondation de New York, un monument [ cliquez pour voir l'image ] commémoratif est érigé en l'honneur des colons wallons, sur le site de Battery Park, à la pointe sud de Manhattan :

inscription du monument

Une pièce de monnaie en argent, de 50 cents [ cliquez pour voir l'image ], commémorant le tricentenaire de l'arrivée des Wallons est également mise en circulation à la même époque.

Le gouvernement des Etats-Unis rend encore hommage aux premiers colons en procédant à l'émission de timbres-poste de 1 [ cliquez pour voir l'image ], 2 [ cliquez pour voir l'image ] et 5 [ cliquez pour voir l'image ] cents.

Oubli belge

On peut se demander pourquoi les circonstances réelles entourant la naissance de New York sont, aujourd'hui encore, pratiquement ignorées dans la Belgique actuelle.

Les manuels scolaires et livres d'histoire sont muets à ce sujet. Récemment, Génies en herbe, un jeu organisé par la RTBF (Radio Télévision belge francophone) et mettant en compétition différentes écoles, demanda aux candidats qui était le fondateur de New York. La prétendue bonne réponse était Peter Stuyvesant... Une réponse qui en dit long sur l'oubli dans lequel sont tombés les ancêtres des participants... et des organisateurs !

Cet oubli peut s'expliquer de différentes façons. En voici une qui paraît plausible : les fondateurs de New York étant des Wallons et des Flamands protestants, la Belgique étant catholique et l'enseignement ayant très longtemps été influencé par l'Eglise, on peut supposer que celle-ci ait volontairement occulté cette période de notre histoire.

Après trois cent septante-cinq ans, les colons wallons et flamands protestants ne semblent donc toujours pas bénéficier du pardon de l'Eglise catholique.

Les rancunes sont quelquefois tenaces...

Bibliographie

Description de la Nouvelle Belgique (par Johannes De Laet - 1640)

• Les Belges et la fondation de New York (par Antoine De Smet - conservateur-adjoint à la Bibliothèque royale de Belgique)

• Les Wallons, fondateurs de New York (par Robert Goffin, Institut Jules Destrée)

• Historique de la colonisation de New York par les Belges (par G. Gomme)

The Belgians, first settlers in New York (by Henri G. Bayer)

History of the Huguenot immigration to America (par Charles W. Baird)

• History of the United States of America (par George Bancroft)

• History of the city of New York (par Martha Lamb)

Narratives of New Netherland (par Franklin Jameson)

• History of the State of New York (par Dr. John Romeyn Brodhead)

• Memorial History of the City of New York (par le Général James Grant Wilson)

• La part des Belges dans la fondation de l'Etat de New York (par le Baron de Borchgrave)

• Willem Usselinx (par Michel Huisman, professeur à l'Université libre de Bruxelles)

Belgian Americans (by Jane Stewart Cook)

Liens

Belgian Immigrants in New York State
New York : A Sketch of the City’s Social, Political, and Commercial Progress from the First Dutch Settlement to Recent Times (by Theodore Roosevelt)
New York Urban Life : History
DeFreest Family History
Dutch and Belgian history
Rapalye family tree
New York Events
The New Netherland


Pierre Minuit : Ohain a perdu New York

par Jacques Mévisse

C’est sous ce titre que Paul Vaute, responsable de la rubrique " histoire " à La Libre commentait la conférence de presse donnée par le Cercle Généalogique d'Histoire de Lasne. le 7 décembre 2001, à l’initiative de Madame la Bourgmestre Brigitte Defalque. Cette réunion avait pour objectif de rectifier la thèse de Robert Goffin qui voulait que les parents de Pierre Minuit fussent censiers à Ohain vers 1560.

Or, le patronyme MINUIT étant inexistant dans les greffes scabinaux d’Ohain, ainsi que dans toutes les communes du Brabant, le cercle d’histoire de Lasne tenta d’en retrouver la trace. Après deux ans de recherches et de recoupements, il apparut que cette famille était originaire de Tournai et faisait partie de la bourgeoisie marchande depuis plusieurs générations.

Ce travail permit, également, de réévaluer le rôle des Wallons dans la fondation de New York. C’est cet épisode, assez méconnu en Belgique, que nous vous proposons dans notre rubrique " histoire ".

Les Wallons fondateurs de New York et Pierre Minuit

Récemment, en faisant un travail critique sur le livre que Robert Goffin écrivit et publia pendant la dernière guerre mondiale aux Etats Unis (éditions Brentano’s) sous le titre de " DE PIERRE MINUIT AUX ROOSEVELT ", nous nous rendîmes compte qu’hormis l’erreur situant les origines de la famille Minuit à Ohain, son travail apportait une foule d’informations intéressantes et peu connues des belges concernant la naissance de la ville de New York.

Si, à juste titre, beaucoup de citoyens de notre belle commune étaient fiers d’avoir comme prédécesseur le géniteur du célèbre Pierre Minuit considéré, tant par les historiens américains que hollandais ou allemands, comme le premier Gouverneur de New York, très peu en connaissaient l’histoire réelle.

De même, la saga peu banale de la colonisation de l’île de Manhattan par une trentaine de familles majoritairement wallonnes, réfugiées en Angleterre et aux Provinces Unies (qui deviendront les Pays-Bas) au début du XVIIe siècle, était à peine connue de quelques spécialistes.

Pierre Minuit, né à Wesel (Rhénanie), était le fils d’un de ceux-là. Son père, Jehan, natif de Tournai, dut fuir la répression sanguinaire du duc d’Albe. L’oncle de Jehan, Salomon Minuit, fut exécuté comme hérétique en place de Tournai vers 1570. C’était un marchand renommé ayant des comptoirs un peu partout, y compris en Orient. Jehan suivit ses traces. Après avoir fui Tournai, il resta pendant environ 10 ans à Anvers où il s’initia sans doute au commerce. Il quitta la cité scaldienne pour s’installer à Wesel vers 1581 et y poursuivit son négoce.

Nous allons tenter, avec infiniment moins de talent que Robert Goffin, de résumer cette aventure des Wallons fondateurs de la capitale mondiale du business

La tyrannie de Philippe II et de son âme damnée, le duc d’Albe, joua, sans le vouloir, un rôle significatif dans la naissance de New York dont le nom initial fut, dès l’arrivée des premiers Wallons, Neuve Avesnes, en l’honneur de Jesse de Forest (natif d’Avesnes), personnage clef de l’exode de ces pionniers de la Nouvelle-Belgique (NOVI BELGII [ cliquez pour voir l'image ]).

C’est en effet lui qui remua ciel et terre pour que les descendants des émigrés wallons qui se trouvaient dans les Provinces Unies à Leyde et ceux qui s’étaient réfugiés en Angleterre, soient autorisés à fonder une colonie en Virginie (région des environs de N-Y). À cet effet, il établit, en 1621, une liste connue sous le nom de Robin Round, de cinquante familles majoritairement wallonnes, désireuses de fonder ensemble un nouveau pays où tous seraient égaux.

Il la remit à l’ambassadeur d’Angleterre à La Haye en exigeant le respect de certaines clauses telles : la liberté de pratiquer le culte de son choix ; la reconnaissance de la langue française, tant dans l’exercice du culte que dans celui de l’administration ; la possibilité d’être armé, notamment de canons, afin de dissuader des voisins trop envieux. La réponse à cette proposition se fit attendre durant trois ans et consista, on s’en doute, en un refus poli de la part de Sa Majesté britannique.

Cependant, comme beaucoup de ses compagnons d’infortune, Jesse se rendit compte que l’espoir de retourner dans son pays natal et de reprendre ses activités n’était plus que chimère et que l’effort à produire pour s’adapter à la langue et à la façon de vivre de son pays d’accueil risquaient d’être fait en pure perte car la Hollande n’était toujours qu’un mirage pouvant s’évanouir au gré de la fortune des armes, ou de l’intérêt des princes.

Dès lors, poursuivant son idée d’une colonie wallonne, il se tourna vers la Compagnie des Indes Occidentales, nouvellement créée à l’initiative d’un émigré anversois William Usselinckx, en lui précisant toutefois que son offre était à prendre ou à laisser.

Usselinckx fut ravi de cette opportunité car il éprouvait des difficultés à trouver des candidats à l’exode vu le niveau de prospérité atteint par les habitants des Provinces Unies libérées de la tutelle espagnole. En revanche, les administrateurs de la Compagnie ne voyaient guère de profit à tirer de ce pays sauvage, sans épices et sans or; alors que l’attaque des galions et des ports espagnols des Antilles était d’un bon rapport.

De plus, la guerre n’étant pas terminée avec l’Espagne, cela affaiblissait notablement l’ennemi et concurrent maritime. Il fallut toute la persuasion de William Usselinckx et de Pierre Minuit (1), nouvellement engagé par la nouvelle Compagnie des Indes Occidentales (C.I.O), pour décider leurs patrons. Ces derniers consentirent finalement à laisser partir ces Wallons inadaptés vers des contrées sans intérêt.

Ils embarquèrent à bord du Nieu-Nederland sous le commandement du capitaine Corneille May et c’est le 4 mai 1624 que huit familles furent déposées à la pointe de Manhattan. Les autres familles avaient été réparties suivant les directives de la Compagnie : dix-huit à Fort Nassau (actuellement Albany), quatre couples et huit hommes étaient affectés aux environs de l’actuelle Gloucester et deux familles et six hommes dans le Connecticut.

Lorsque ces personnes prirent possession de leur domaine, il n’y avait que quatre huttes en mauvais état qui avaient été édifiées à la hâte par quelques hommes déposés là en 1614 par le grand baroudeur des mers, le hollandais Adrien Block. Ils subsistaient tant bien que mal, faisant du troc avec les Indiens et envoyant annuellement à la compagnie une production de fourrures assez maigre.

A partir de 1624, les choses vont changer car si les financiers de la Compagnie Occidentale des Indes avaient accepté de financer le départ des Wallons, c’était dans l’espoir de voir leurs investissements rémunérés à la hauteur des promesses faites. Aussi, en 1625, Pierre Minuit est chargé d’une mission exploratoire visant à établir un plan concret permettant, à terme, le développement de cette colonie et une rentabilité comparable à celle des autres secteurs d’activité.

Le chargé de mission rentre fin 1625 et semble avoir convaincu ses patrons. En effet, l’année suivante, il est nommé directeur principal et gouverneur de Nieuw Amsterdam, en Nouvelle Belgique. Il amène avec lui du matériel et des animaux de ferme réclamés par les colons. Il semble bien que la tâche principale qui lui fut assignée, consistait à établir une infrastructure permettant une exploitation dans des conditions de sécurité acceptables afin de favoriser au maximum le commerce et le développement de cette nouvelle implantation.

Panneau indicateur vers Wall Street
Ce mur (= wall en anglais) fortifié
est très exactement aujourd'hui
le tracé de Wall Street.
Pierre Minuit se mit directement à l’ouvrage. Il fit renforcer les fortifications, il érigea notamment un mur au nord de la pointe de Manhattan, installa un quai permettant aux navires d’accoster, il y fit installer un moulin à vent pour moudre les récoltes qui ne tardèrent pas à grossir et, en 1626, il acheta l’île aux Indiens Mahattes (de la branche des Algonquins) :  la transaction avec les Indiens pour acheter Manhattan [ cliquez pour voir l'image ].

Le prix de cet achat a été consigné la même année, par un employé de la Compagnie qui l’évalue à 60 gulden (+/- 24 $). Cet achat a été enregistré sur un parchemin dont la trace n’a pas été retrouvée. Il fut rédigé, selon les chroniqueurs, afin de pouvoir, le cas échéant, être opposé à un pays (2) qui aurait contesté la légitimité de cette possession (l’Angleterre principalement).

Le port de New York [ cliquez pour voir l'image ].

Ce procédé teinté de juridisme sera d’ailleurs réutilisé par certains colons, dont un des premiers arrivants assez opportuniste : Michel De Pauw, lequel acheta ainsi Staten Island et d’autres terrains qui seront appelés Hoboken en souvenir de l’endroit où il vécut dans la région anversoise. L’opération immobilière fut juteuse car il revendit ces terrains vingt ans plus tard avec un énorme bénéfice et termina ses jours du côté de Gand où il vécut dans l’opulence.

Pierre Minuit fut rappelé en 1632, de même que le pasteur Michaêlus. Ce dernier avait écrit plusieurs lettres à la direction de la Compagnie dans lesquelles il se plaignait du comportement de Pierre Minuit, le traitant, entre autre, de vil fornicateur...

Quelles furent les raisons exactes de ce rappel, nous ne le saurons jamais vu que ni l’un ni l’autre ne retournera à Nieuw Amsterdam en Nouvelle-Belgique.

Il semble cependant que Pierre Minuit conserva de bonnes relations avec la Compagnie. En effet, quelques années plus tard, il s’associa à Usselinckx (toujours actif à la C.I.O.), en vue d’aller fonder, pour compte de la reine Christine de Suède, une nouvelle colonie qu’il appellera : Fort Christina (actuellement : Wilmington).

Ici s’achève l’histoire des fondateurs wallons, qui furent très vite et logiquement supplantés par les Néerlandais, d’autant que la Compagnie, voulant promouvoir l’établissement de colons, prit, en 1629 une disposition par laquelle tout investisseur amenant cinquante émigrants bénéficierait d’un droit de propriété foncière important.

Pour conclure, je citerai W.E. Griffis qui, dans son livre intitulé "The story of the Walloons ", disait : « J’applique le principe suivant lequel hommes et femmes, foyers et familles, sont les fondations d’un Etat….et les Wallons s’installèrent ainsi déjà en 1624…» et le président des États-Unis Théodore ROOSVELT qui écrivit : « On peut dire que la cité de New-York fut fondée quand quelques familles de protestants wallons furent envoyées sur les bords de l’Hudson dans le bateau ‘’Nieuw Nederland’’ en 1624 ».

Notes

1. Pierre Minuit quitta Wesel lorsque les troupes espagnoles entrèrent dans la ville vers 1614 et s'installa à Utrecht.
2. Cet acte sera sans effet lorsque les Anglais, puissamment armés, viendront en 1664 exiger la reddition de Peter Stuyvesant, le dernier gouverneur de Nieuw Amsterdam.



Ces Wallons qui ont fait l'Amérique

par Michel De Coster
Professeur émérite à l'université de Liège, 27/02/2008, source



Un auteur français a récemment prétendu que les Wallons ayant notamment fondé New York étaient de fait... de nationalité française. Un historien belge rétablit la vérité.

Depuis 1924, et même avant, il était bien connu des historiens américains que des Wallons avaient fondé la cité de New York mais aussi les Etats du Middle Atlantic States comme l'Etat de New York, la Pennsylvanie, le Connecticut, le Delaware et le New Jersey. Ces calvinistes wallons, fuyant la Contre-réforme, furent les premiers à s'y établir définitivement. Ils firent profiter ces contrées de tout leur savoir-faire.

Il faut savoir que le territoire wallon était à l'époque la région la plus industrialisée d'Europe. Aussi le gouverneur de New York, Alfred E. Smith, invita en mai 1924 ses concitoyens à commémorer avec faste le tricentenaire de l'arrivée de la première vague d'immigrants wallons sur l'île de Manhattan en 1624. De plus, le sénateur William L. Love, après avoir pris connaissance des documents anglais et hollandais d'époque, attestant l'événement, obtint la même année la constitution d'une commission chargée d'organiser la commémoration "d'un événement d'une grande signification pour le peuple entier des Etats-Unis". Ce fut chose faite en mai dans toutes les écoles, les églises et les municipalités de la ville. Pour couronner le tout, invitation fut lancée au roi Albert Ier et aux autorités belges à venir inaugurer le "Walloon Monument" érigé à la pointe de l'île de Manhattan, rappelant cet important épisode de l'établissement de la colonie wallonne aux States (1).

Mais voici que dans un article intitulé "Les Français d'Amérique dans l'histoire des Etats-Unis" et paru dans "France-Amérique", ces Wallons se voient attribuer la nationalité française (2). Son auteur, P. de Ravel d'Esclapon, y relève notamment que Pierre Minuit, pourtant figure emblématique de l'immigration wallonne, n'était pas Hollandais mais Français, né à Tournai, ville française d'origine, par la grâce des Francs ! Minuit racheta l'île de Manhattan aux Indiens et fut le premier gouverneur officiel de la future cité de New York.

Curieux Français que ce Minuit, originaire en fait du Brabant wallon et qui donna à cette ville le nom de "Nouvelle Belgique" ainsi que l'atteste le tout premier sceau de la ville, le "sigillum Novi Belgii" . Cette appellation fut sans doute la toute première de la ville.

J'ai réagi à cet article en apportant notamment ces précisions. L'auteur consentit à me répondre en disant (je résume) que les Wallons n'avaient pas d'existence politique à l'époque; que leur identité est une identité "construite" et que, de toute façon, ils sont de culture française. Dans le débat qui suivit, je lui rappelai que le mot "wallon" était très ancien comme en témoignent aux Etats-Unis les toponymes "Walloon Creek", "Walloonsack River", "Wallabout", "Wallkill", etc. Qu'au surplus, toute identité est nécessairement construite en ce compris l'identité française. Et qu'enfin, les Wallons, comme d'ailleurs les Suisses romands, ne sont pas de culture française. Il ne faut pas confondre francité et francophonie. Des sociologues français comme D. Schnapper ont bien montré, par exemple combien notre municipalisme a toujours insupporté la centralisation française (3).

Ajoutons que l'esprit cocardier de la France est totalement étranger à la flagrante modestie des Wallons. Tout ceci n'enlève en rien au mérite de la France dans sa contribution importante à la naissance des Etats-Unis. Aussi n'a-t-elle point besoin de pousser ce cocorico en s'appropriant un héritage historique qui n'est pas le sien.

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(1) "France-Amérique. Le Journal français des Etats-Unis" du 12-25 juillet 2007, pp 26-27.

(2) Henry G. BAYER, "The Belgian First Settlers in New York and in the Middle States." New York, Heritage Books, 1987 (1re éd. en 1925).

(3) Michel De Coster, "Les enjeux des conflits linguistiques. Le français à l'épreuve des modèles belge, suisse et canadien." Paris L'Harmattan, 2007.
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