Calendrier historique wallon - Mars


15 mars 1898, première revendication fédéraliste, mépris des Flamands


« L’obligation pour le Wallon d’apprendre le flamand ? Jamais de la vie ! Plutôt la séparation administrative du Pays » (1)

C’est par ce titre que le journal militant L’Âme Wallonne lance un appel au principe du fédéralisme le 15 mars 1898 contre les « abus » des Flamands à l’égard des Wallons… En vérité, c’est tout le contraire. Un extrait de ce journal situe bien le ton de l’hypocrisie wallonne :

« Certes, les millions engloutis, sortis de la bourse wallonne pour procurer des moyens d’existence aux pauvres de la famille belge, seront perdus pour ceux qui les ont procurés - Dieu sait aux prix de quelles luttes industrielles - et Anvers, qui tant en absorba, se retournera contre les bienfaiteurs d’antan, mais, que nous importe !!! Au moins serons-nous délivrés de parasites éhontés qui nous auront donné, après soixante-huit années d’hypocrisie, après soixante-huit années de faux semblants d’amitié et de fraternité, le scandaleux et douloureux spectacle auquel nous assistons ! » (2).

Au nom des valeurs françaises d’émancipation et de liberté, la langue française a servi de véhicule pour la colonisation en douce de la Flandre par la bourgeoisie wallonne et bruxelloise. Quand les Flamands ont revendiqué leur légitimité, leur culture, leur identité, ils ont été traités comme des imposteurs, méprisés voire insultés. Il ne faut pas s’étonner alors par la suite de constater une animosité réelle des Flamands à l’égard des Wallons.

À vrai dire, les ouvriers wallons n’ont rien eu à dire, écrasés qu’ils étaient par cette même bourgeoisie. Je cite : « Promue, pendant un temps, au rang des principales régions industrielles du monde (…) ce développement n’a été possible que par l’exploitation systématique d’une masse ouvrière laborieuse et habile » (3). 'Esclaves salariés' seraient plus juste. Quand Jean Carmet, incarnant un vieux mineur dans le film Germinal, étrangle une jeune bourgeoise en visite pour les bonnes œuvres, son geste est démesuré et tragique, mais pas injustifié. La bourgeoisie capitaliste (motivée uniquement par ses capitaux) a étranglé un peuple docile, l’a mutilé dans sa condition humaine. Elle a ensuite suscité un réel clivage entre des gens de même condition, les Flamands et les Wallons. Avec de telles conditions de vie, tout un peuple a été obligé de se structurer dans l’usage de la véhémence et de la violence pour revendiquer un minimum le droit de vivre dignement.

Quand le mal fut suffisamment ancré suite à un très mauvais départ, la règle fut de continuer à piétiner les revendications flamandes. Ainsi, « un nouveau groupement se crée en 1897, sous l'impulsion de Julien Delaite. C'est la Ligue Wallonne de Liège, créée à l'occasion du dépôt du projet de loi sur la promulgation bilingue des textes légaux. Son recrutement, dominé à l'origine par les `Sociétés littéraires et d'a­grément' va s'élargir d'année en année. Elle dominera tout le mouvement wallon jusqu'à 1912. Ses premiers objectifs ne différaient guère de ceux des précédents groupements wallons : il s'agissait de `maintenir le pacte d'alliance de 1830', face au péril flamingant, et ses premières préoccupations étaient encore essentiellement culturelles. » (4) Autrement dit, le droit fondamental des Flamands à pouvoir lire la loi dans leur langue maternelle n'allait pas de soi et était vivement chicané. Par la suite, La Ligue Wallonne entama une campagne de propagande contre les progrès du bilinguisme et elle publia, de 1898 à 1902, un hebdomadaire de combat, L'Âme Wallonne. C'est l'escalade dans l'hypocrisie.

Le dépôt du projet de loi sur la flamandisation de l'Université de Gand en 1910 marquera un tournant. Les énergies sont mobilisées contre ce projet qui, en cas de vote favorable, consacrerait la fin de la suprématie intellectuelle francophone en Flandre (900 000 Flamands sont 'francophones') et, à plus longue échéance, la mort de l'emploi du français en Flandre. En niant la possibilité pour les Flamands de disposer d’une université flamande, on scellait le 'pacte d’alliance de 1830' comme un acte de mépris envers les Flamands. Bien évidemment, ceux-ci ne vont pas se laisser faire et, à leur tour, ils vont se doter d'infrastructures indispensables au développement de la Flandre. C'est ainsi que l'on évoque au Congrès National Wallon de 1912 - 'Congrès de combat' - l'idée que « 'l'argent des Wallons' sert essentiellement à doter la Flandre d'une infrastructure routière, ferroviaire, portuaire, qui fait défaut à la Wallonie. Les plans d'aménagement de port de Zeebrugge sont qualifiés de 'gaspillage'. Routes, canaux, voies de chemin de fer prolifèrent dans la région flamande, alors que la Wallonie attend toujours l'amélioration de ses voies d'eau. Le projet de détournement des grands express internationaux, par Visé et Louvain, représente une menace très grave pour le sillon industriel de Sambre-et-Meuse... » (5) Il est bon de rappeler que la Wallonie faisait largement appel à la main-d'oeuvre flamande et occupait depuis longtemps une position de force au sein de l'économie belge.

Durant la Première Guerre mondiale, la répression de la légitimité flamande prit une tournure dramatique. En effet, « si le grand vent des mutineries de 1917 épar­gna l'armée belge, - les prestations patrioti­ques des ministres socialistes au front n'y furent pas étrangères -, un profond mécon­tentement naquit cependant très vite dans la masse des soldats flamands aux prises avec une majorité d'officiers, de règlements, d'or­dres et d'avis exclusivement francophones, au mépris même de la loi et du règlement militaire. Se manifestant d'abord en Cercles d'études rapidement interdits, le mouvement devint par la force des choses clandestin. Si la séparation de l'armée en régiments wallons et flamands formait la revendication principale, le mouvement développa rapidement un programme général englobant la néerlandisation de la vie culturelle, de l'enseignement, de la justice et l'autonomie administrative. Les let­tres respectueuses au Roi Albert, au Cardinal, restèrent sans autre réponse que la répression. Au front, celle-ci revêt facilement un caractère dramatique. Mais les liens à peine secrets entre certains ministres flamands et les leaders du mouvement firent en sorte que ceux-ci furent manifestement épargnés. À la base par contre, s'abattirent punitions et brimades exercées par des officiers dont l'action ne suscitait aucune réaction de la hiérarchie militaire. La résistance à toute concession, incarnée par le libéral Paul Hymans, fut si forte qu'elle pro­voqua la démission du chef de cabinet, de Broqueville, en mai 1918. » (6)

(1) La Wallonie, Le pays et les hommes. Histoire. Économies. Sociétés., HASQUIN H. (éd.), Vol. 2, Bruxelles, p.195.
(2) Ibid., p.195.
(3) Ibid., p.187.
(4) Ibid., p.194.
(5) Ibid., p.200.
(6) Ibid., p. 300-301.

Accueil
Calendrier
Lecture