Quarante
ans d'immigration en Wallonie (1960-2000)
Bilan
et perspectives d'intégration des communautés
maghrébines,
turques et africaines
subsahariennes
Dr. Altay Manço
Maître de conférences à
l'Université de Liège,
Directeur scientifique de l'Institut de Recherche,
Formation et Action sur les Migrations (IRFAM)
Source
Le présent document propose
une brève synthèse de la matière à propos de la présence et de
l'insertion sociale des personnes d'origine maghrébine, turque et
africaine subsaharienne en Wallonie (entité régionale fédérative
francophone au sud de la Belgique).
Ces trois populations
constituent l'essentiel des flux vers la Belgique depuis 1960, ainsi
que l'essentiel de l'immigration extra européenne dans ce pays. Les
Turcs et les Maghrébins font partie de la dernière vague de
travailleurs migrants recrutés avant 1974, date à laquelle toute
immigration massive fut, en principe, stoppée. Les Africains
subsahariens (appelés dorénavant "Africains") sont présents en Belgique
à la faveur de voies migratoires plus hétérogènes.
Ces différentes populations
présentent des ressemblances et des différences dont l'analyse est
utile pour apprécier les stratégies globales que les immigrés mettent
en œuvre pour s'insérer, mais aussi les entraves diverses à cette
insertion. Les données concernant la Région wallonne sont présentées en
regard du contexte belge dans sa globalité. Une récente bibliographie
sélective du sujet complète la contribution.
Contexte
migratoire belge et wallon
Dans de nombreux pays
occidentaux récepteurs de main-d'œuvre, la politique migratoire est
justifiée à partir de présupposés économiques ou d'un objectif de
repeuplement (Delcourt, 1979).
Dès le début du XXè siècle,
la politique d'immigration belge est d'abord mue par des motivations
économistes. La grande majorité des personnes accueillies sont des
travailleurs masculins venus seuls à la suite d'appels empressés du
patronat (métallurgie et charbonnages) ou d'accords bilatéraux, comme
ce fut le cas, par exemple, avec l'Italie de l'après-guerre (Morelli,
1992). L'accueil des familles n'est pas explicitement à l'ordre du
jour. Les travailleurs sont logés dans des baraquements provisoires,
etc.
Toutefois, avec plus de 300.000 personnes, les
descendants des premiers migrants italiens constituent actuellement la
plus grosse communauté d'origine étrangère de Belgique, surtout
localisée en Wallonie.
Dès les années 1960, la
préoccupation démographique gagne cependant du terrain, en particulier
en Wallonie, région industrielle, où l'on constate, à travers le
rapport Sauvy de 1962, la diminution du nombre des naissances par
rapport à la partie flamande du pays (de Coorebyter, 1988). Cette
période correspond également à l'époque des accords passés avec de
nouveaux pays pourvoyeurs de main-d'œuvre et notamment le Maroc avec
lequel un traité de coopération et d'immigration est signé en 1964.
L'accord avec la Turquie date, lui, de 1965.
D'emblée l'immigration
maghrébine en Belgique sera familiale, à l'image de ce que l'on connaît
également de l'immigration en provenance de la Turquie (Attar, 1992).
Compte tenu de l'essoufflement de l'industrie charbonnière, prévisible
dès cette époque, le rôle qu'aura à jouer l'immigration originaire des
pays musulmans sera donc plus reproductif que simplement productif (Es
Safi et Manço, 1996).
Toutefois, ce flux ne durera
qu'une dizaine d'années, car dès 1974, crise pétrolière et crise de
l'emploi aidant, la politique économiste reprendra le dessus, exigeant
une fermeture des portes aux immigrants, à l'instar de ce qui se passa,
à pareille époque, dans de nombreux pays européens.
Les désavantages du principe
tantôt l'ajustement conjoncturel strictement économiste, tantôt l'appel
aux familles, sont nets lorsque l'on s'efforce, comme dans ce document,
de mesurer la condition socio-économique des migrants et de leurs
descendants (Martens, 1976). On constate, en effet, auprès des
populations maghrébine et turque installées en Belgique, les effets
particuliers et néfastes d'une absence de politique claire
d'immigration et d'accueil à long terme. La situation de la population
originaire des pays de l'Afrique noire est identique sur ce trait.
La perception des populations
immigrées par les autochtones et les pratiques sociales et éducatives
destinées aux migrants ont, de fait, suivi les priorités politiques
changeantes en matière d'immigration et d'intégration. Ces politiques
et pratiques qui, d'abord, ont favorisé la présence d'une main-d'œuvre
provisoire et, ensuite, ont assigné à la population étrangère un rôle
démographique, s'efforcent, actuellement, de gérer tant bien que mal
les disparités socio-économiques et culturelles dont souffrent cette
population et la jeunesse qui en est issue (Es Safi et Manço, 1996).
Dès la fin des années 80, on
entre en effet dans une période où les politiques coordonnées
d'intégration commencent à être forgées. Cette période coïncide
également avec les premières grandes "émeutes" urbaines à Bruxelles,
impliquant la jeunesse issue de l'immigration maghrébine aux prises
avec l'exclusion sociale (1991).
Ainsi, un Commissariat Royal
à la Politique des Immigrés (CRPI) est crée avec comme fonction
provisoire d'aider l'Etat à identifier les problématiques et à définir
des politiques positives. Dès 1989, le Commissariat commet d'importants
rapports descriptifs et politiques contenant d'ambitieux plans
d'action. Il faut également relever que les politiques de
naturalisation commencent à s'assouplir également dans les années 1980.
Enfin, la deuxième moitié des
années 1990 correspond à la régionalisation des matières relevant de
l'intégration et de l'action sociales. La Région wallonne héritière de
la tradition du CRPI vote un décret important en 1996 qui fixe les
contours de sa politique d'intégration des personnes étrangères et
d'origine étrangère.
Outil principal de cette politique, les
"Centres
Régionaux d'Intégration des personnes étrangères et d'origine
étrangère" (CRI), créés et agréés suite au décret du 4 juillet 1996 de
la Région wallonne concernant l'intégration des personnes issues de
l'immigration, développent ainsi des activités de coordination,
d'impulsion, d'encadrement et d'évaluation des projets et dispositifs
locaux d'intégration sociale et professionnelle destinées aux
communautés immigrées en Wallonie. Dès 1997, les six CRI ont défini une
politique d'actions régionales en faveur de l'insertion
socioprofessionnelle des personnes étrangères ou d'origine étrangère
qu'ils mènent avec la complicité de nombreuses associations de terrain
et d'institutions de recherche.
Présences maghrébines
en Wallonie et en
Belgique (voir Targosz et Manço, 2000)
Historique de la
présence
maghrébine
La présence maghrébine en
Belgique fut limitée et liée, au début du XXè siècle, à la proximité de
la France qui a des rapports historiques évidents avec les pays de
l'Afrique du Nord. Ce n'est qu'après 1960 que le recours direct de la
Belgique à la main-d'œuvre maghrébine, en général, et marocaine, en
particulier, se développera pleinement. Le premier bureau de
recrutement belge est ainsi ouvert à Casablanca en 1962 et les
représentations belges au Maroc joueront un grand rôle pour diffuser
l'appel du patronat belge à venir travailler en Belgique. Une brochure
intitulée "Vivre et
travailler en Belgique"
invitera officiellement les travailleurs maghrébins à s'installer en
Belgique, de préférence avec leur famille (Attar, 1992).
Ainsi, entre 1961 et 1977 pas
moins de 100.000 Maghrébins dont 85 % de Marocains viendront s'établir
en Belgique ; la moitié de ce contingent étant constituée de femmes
(Morelli, 1992). Une importante partie de cette main-d'œuvre (95 %) est
originaire des régions rurales et appartient à la catégorie des
ouvriers non-qualifiés. Les pôles d'attraction en Belgique sont
essentiellement des grands centres urbains dont Bruxelles qui absorbe
52 % des Maghrébins vivant dans le Royaume. En Wallonie, ce sont Liège
et, dans une moindre mesure, Charleroi qui attirent les travailleurs
maghrébins (Attar, 1992).
Contrairement à certaines
analyses de l'époque, les immigrants n'ont pas opté pour un retour
définitif dans leur pays d'origine après la crise des années 1974 et
l'arrêt des importations de travailleurs étrangers. Cette constatation
a infléchi le débat sur l'immigration, dès le début des années 1980,
dans le sens d'une réflexion en termes d'intégration et de cohabitation
et non plus uniquement en termes d'accueil de travailleurs (de
Coorebyter, 1988). Une certaine crispation s'est fait également sentir
aux yeux d'une partie de l'opinion publique : l'immigration n'était
plus aussi souhaitée et acceptée qu'en situation de plein emploi.
L'histoire de l'immigration
maghrébine en Belgique n'est sans doute pas très différente de celle
des autres immigrations. Mais, il s'agit d'une des dernières ayant
participé aux vagues classiques et massives d'arrivages de
travailleurs. La population maghrébine de Belgique présente ainsi les
caractéristiques d'une population ouvrière encore en phase
d'installation, malgré les deux générations d'immigration établies dans
le pays d'accueil. Le fait que le pays d'arrivée et plus
particulièrement certaines de ses régions (comme la Wallonie) soient
sous l'effet d'une crise persistante de l'emploi, depuis 25 ans, n'est
pas étranger à cette situation de transition sociale difficile. La
population immigrée maghrébine est ainsi doublement stigmatisée par
rapport à ses caractéristiques sociales (population ouvrière) et ses
spécificités culturelles (population musulmane) (Manço U., 2000).
Il est vrai que, déjà frappée
de plein fouet par la crise de l'emploi, peu qualifiée, la population
maghrébine et d'origine maghrébine a également souffert de
l'inexistence d'une politique cohérente d'intégration et du manque
d'accompagnement social. Cette situation n'a fait qu'accroître le fossé
entre la population autochtone et les immigrés maghrébins.
Arrivée massivement à la fin
des années 1960, pour des raisons économiques et afin d'occuper les
emplois délaissés par la population belge, la communauté maghrébine
comble, aujourd'hui, un besoin démographique, en particulier en région
Bruxelloise où une naissance sur cinq est le fait de ce groupe.
Actuellement, une majeure
partie, parmi les jeunes issus de cette population, a pris conscience
de l'établissement définitif de leur famille dans leur région
d'accueil. Ces personnes sont ainsi à la base de stratégies
d'intégration qui passent notamment par un accès plus franc à la
scolarité, à la vie politique locale, aux mariages mixtes, à la
naturalisation, aux emplois dans la fonction publique, etc. Ces jeunes
attendent également que des mesures politiques significatives soient
prises en faveur de leur participation socio-économique réelle à la vie
de leur région d'adoption. C'est sans doute dans ce sens qu'il faut
interpréter les émeutes des jeunes Maghrébins, dès 1991, dans la
plupart des communes bruxelloises et dans certains quartiers en
Wallonie (Attar, 1992).
Aspects
socio-démographiques
et culturels de la population d'origine maghrébine
Sur base des chiffres qui
reprennent le nombre de personnes ayant la nationalité marocaine,
algérienne et tunisienne (150.000 individus l'ensemble de la Belgique)
et en fonction de ce qui caractérise l'acquisition de la nationalité
belge, on peut estimer à près de 225.000 le nombre des personnes
d'origine maghrébine présentes en Belgique, soit un quart de la
population d'origine étrangère totale qui représente, elle-même,
environ une personne sur dix vivant en Belgique (Targosz et Manço,
2000).
Le ratio hommes/femmes de cette population est
relativement équilibré. Ce groupe est d'installation relativement
récente et globalement très jeune : 50 % de l'effectif a en effet moins
de 25 ans.
La population maghrébine de Belgique est pour
plus
de moitié installée à Bruxelles (Kesteloot, 1990). On évalue pour 1998
à 35.000 le nombre de Maghrébins ou de personnes d'origine maghrébine
présentes en Wallonie, dont plus de 6.000 à Liège et 5.000 à Charleroi.
Contrairement à Bruxelles, on ne rencontre pas de grosses
concentrations locales de Maghrébins en Wallonie (Kesteloot, 1990).
Dans cette région, la
répartition spatiale des personnes d'origine maghrébine (surtout
marocaine) se cantonne essentiellement dans les communes qui bordent
l'axe industriel wallon se situant le long de la Sambre et de la Meuse.
La présence algérienne est limitée et spécifique au Hainaut occidental.
Il est vrai, une certaine
histoire coloniale "rapproche" culturellement et linguistiquement les
Maghrébins de la France. Pour ce qui est du Maroc les rapports
privilégiés avec la France datent 1863, date à laquelle fut signé un
traité très favorable à ce pays. Le Maroc fut un protectorat français
de 1912 à 1956 (restauration de la monarchie et proclamation de
l'indépendance).
D'un point de vue
linguistique, les Maghrébins sont divisés entre un important groupe
berbérophone et un groupe arabisé (parlers locaux diversifiés) qui ne
maîtrise pas nécessairement l'arabe littéraire. Le rapport des jeunes
Maghrébins de la seconde génération à leur langue d'origine est ainsi
assez complexe comme le montrent Gaudier et Herman (1991). Dans
certains cas, le français est la seule langue commune au sein des
familles de migrants. Par ailleurs, peu nombreux sont les jeunes
maghrébins parlant leur langue qui puissent également l'écrire et lire.
Quelle
intégration ?
Partant de cette
difficulté
intrinsèque à s'arrimer dans la culture des parents, le modèle
d'intégration adopté par la plupart des jeunes maghrébins en Europe
(francophone) semble donc s'apparenter au modèle français
d'assimilation culturelle individuelle, comme l'attestent également les
travaux anthropologiques et démographiques de Todd (1994) et de
Tribalat (1995).
On observe une intensité
particulière dans les relations entre d'une part, le groupe maghrébin
(surtout algérien) et d'autre part, la population et les institutions
du pays d'accueil. La confiance faite par la population maghrébine aux
institutions scolaires et politiques du pays d'accueil est décrite
depuis longtemps (Malewska-Peyre, 1982), en dépit d'un taux de
criminalité (essentiellement acquisitive et liée à l'usage de drogues)
légèrement plus élevé parmi les jeunes d'origine maghrébine par rapport
à des jeunes d'autres origines (Bastenier et Dassetto, 1990, 1993 ;
Manço U., 1992).
Cet apparent paradoxe
s'explique par une recherche d'assimilation ou de conformation à la
société d'accueil par le migrant ou par le jeune issus d'immigration.
Une posture identitaire de type "assimilation-conformation" est ainsi
une tentative souvent individuelle de mimétisme avec le système
socioculturel dominant (ici, la société d'accueil) afin d'augmenter les
chances d'une adaptation socio-économique : on peut également parler
d'une "socialisation normalisatrice". Elle résulte de l'acceptation du
conflit culturel société d'installation/groupe migrant et du diagnostic
de la situation défavorisée de ce dernier. L'abandon par dépit du
groupe d'origine apparaît comme étant la seule manière de maintenir
positive l'image propre (pour développement, Manço A., 1999).
Si l'entreprise
d'assimilation-conformation échoue sur le plan matériel (l'exclusion
socioprofessionnelle touche le tiers de la population des travailleurs
maghrébins en Wallonie), le risque d'aliénation psychosociale est
encore plus important. Par exemple, la toxicomanie (Es Safi et Manço,
1996) apparaît de fait comme caractéristiques d'une jeunesse déliée de
son milieu d'origine et à la recherche d'une assimilation rapide à la
société d'accueil.
Ainsi, la présence des jeunes
issus de l'immigration tend parfois à être revendicatrice dans les
institutions du pays d'accueil (Bastenier et Dassetto, 1993). Les
jeunes s'identifient à la société d'accueil qui, elle, ne facilite
guère leur participation : la frustration générée peut se transformer
en une multitude de réactions plus ou moins opportunes. Une de ces
réactions, socialement pertinente, est bien sûr l'action politique et
critique, attestée, dans le cas des jeunes issus de l'immigration
maghrébine, à travers la participation à la vie politique locale,
notamment bruxelloise, où ils comptent désormais de nombreux élus
(Lambert, 1999).
Cette volonté d'intégration
n'est sans doute pas étrangère à l'intensité des attitudes de rejet et
de discrimination auxquelles les Maghrébins de Belgique doivent faire
face : ainsi, selon une enquête du quotidien Le Soir (1994), 35 % des
jeunes Belges interrogés avouent avoir une opinion très négative des
"Arabes". Cette valeur est par ailleurs en augmentation par rapport à
une enquête identique menée en 1980.
Positions
actuelles
Depuis leur installation dans
ce pays, près de la moitié des familles maghrébines a pu acquérir une
habitation en Belgique. Ce comportement, sans être réellement
spécifique à la communauté maghrébine, marque, par son ampleur, la
volonté d'installation définitive de cette population. Pourtant, les
parents maghrébins qui souhaitent rentrer dans leur pays d'origine
représentent toujours plus de la moitié, même s'il n'y a jamais que 3 %
des parents à avoir réalisé ce vœu. Les jeunes sont, eux, conscients
que leur avenir est en Belgique.
On constate que la moitié des
jeunes Maghrébins de la Belgique francophone habitent des communes où
la population étrangère représente une part très importante des
habitants. Un tiers d'entre eux ont été dans des classes où les
Maghrébins constituaient la majorité des élèves ; toujours un tiers
affirme sa préférence pour des amis de la même nationalité (Feld et
Manço, 2000).
Pourtant, on constate aussi que près d'un tiers
des
jeunes hommes maghrébins qui se marient, choisissent une Belge comme
épouse : selon Todd (1994), ce comportement est l'indice d'une lente
assimilation culturelle (Attar, 1992 ; Tribalat, 1995). De la même
manière, près du quart des jeunes Maghrébins (dont plus de la moitié
est née dans le pays d'accueil et ne sont donc pas des immigrés) sont
désireux d'acquérir la nationalité belge, autant l'ont déjà obtenu. Ces
taux sont très importants et soulignent le caractère particulier des
voies d'intégration que la jeunesse maghrébine en Belgique tente
d'exploiter.
Ces stratégies d'insertion complétées par un
investissement du champ scolaire (cf. infra) et une tendance à la
baisse de la natalité n'aboutissent pourtant pas à un processus
d'assimilation culturelle "totale", puisque lors d'une enquête à
échantillon représentatif, 90 % des interlocuteurs Maghrébins se
déclarent "croyants" et 65 % "pratiquants" leur religion (Feld et
Manço, 2000 ; Targosz et Manço, 2000).
Présences turques en Wallonie et
en Belgique (voir Manço A., 2000)
Flux vers la Belgique
et
aspects démo-sociaux
Depuis le début du XXè
siècle, la Belgique a connu une présence continue de personnes turques
ou originaires de Turquie. Bien sûr, dans les années 1900-1923
(fondation de la République turque), ces personnes, alors originaires
de l'Empire ottoman, sont fort peu nombreuses. La présence turque en
Belgique se réduira encore, dans les années qui suivent immédiatement
la seconde guerre mondiale (1945-1960). Ces personnes ne sont du reste
pas à proprement parler des ouvriers turcs : commerçants, diplomates,
étudiants, réfugiés, etc. issus de diverses communautés installées en
Turquie. Dès 1961, en revanche, on rencontre la présence de
travailleurs immigrés (Bayar et Ertorun dans Morelli, 1992),
annonciateurs de mouvements de main-d'œuvre beaucoup plus amples qui ne
cesseront de gagner de l'importance jusqu'en 1974.
A partir de 1975, la
croissance numérique de la population turque de Belgique sera relayée
par l'arrivée des femmes, les regroupements familiaux et la natalité :
entre 2.000 et 2.800 naissances par an depuis le milieu des années 70.
On constate que la natalité du groupe turc n'évolue pas beaucoup en
immigration et reste forte : elle se situe entre 2,9 et 3,9 naissances
par an pour 100 personnes (Feld et Manço, 2000). La taille moyenne du
ménage immigré turc est toutefois passée de 4,3 en 1971 à 3,53 en 1996.
Sur toute cette période, la taille moyenne du ménage belge fut
invariablement d'environ 2,5 personnes. Des résultats d'enquête (Manço
A., 1998) montrent que la proportion de jeunes turcs nés en Belgique se
situe entre 27 et 38 % dans la tranche d'âge 16-35. Dans la tranche
d'âge plus jeune, cette proportion est beaucoup plus élevée.
Ainsi, forte d'une certaine
poussée naturelle, le nombre de ressortissants turcs de Belgique
culminera à plus de 88.000 unités au début des années 1990, avant de
connaître une résorption, toujours en cours, par l'effet des
naturalisations. Cependant, l'expérience montre que les personnes
naturalisées continuent, pour la grande majorité d'entre elles, à
maintenir leur mode de vie habituel et des liens très serrés avec la
communauté immigrée turque ; ils continuent à fréquenter leurs réseaux
culturels d'origine, etc. Ils continuent également à avoir des
relations privilégiées avec la Turquie.
Toutefois, l'acquisition de
la nationalité belge, si elle présente différents avantages politiques
(possibilité d'élire et d'être élu) et pratiques (liberté de
circulation en Europe, sécurité de séjour, possibilité d'un emploi
statutaire dans la fonction publique, etc.), elle n'immunise guère face
à certains problèmes d'insertion sociale, scolaire et professionnelle ;
elle ne change rien face à la possibilité d'une discrimination raciste
(Manço U., 2000).
Aussi, il est important
d'estimer la taille de la population naturalisée originaire de Turquie.
Cet exercice est possible si l'on cumule le nombre de personnes
naturalisées et l'ajoute au nombre de personnes turques résidentes en
Belgique. Ainsi, nous estimons la population totale de personnes
originaires de Turquie, en l'an 2000, à plus de 126.000 individus dont
près de la moitié est constituée de personnes naturalisées.
La moitié de la communauté
turque de Belgique est installée en Flandre, essentiellement dans le
Limbourg, à Gand et à Anvers ; le quart est concentré dans les
quartiers défavorisés du Nord de Bruxelles. Le quart restant vit en
Wallonie (30.000 personnes), partagé entre le Borinage, Charleroi et
Liège. La Wallonie compte de petites communautés de Turcs en zone
semi-rurale (Province du Luxembourg) avec une extension vers le
Grand-Duché du Luxembourg puisque que l'on y compte près de 300 Turcs
dont plusieurs commerçants (certains parmi ces derniers proviennent
toutefois de l'Allemagne).
Une partie importante des
Turcs de Flandre et de Wallonie vit dans de petites localités ou des
quartiers isolés formés autour d'anciens charbonnages, où ils
constituent bien souvent la majorité de la population étrangère. Même
dans les grandes villes (Bruxelles, Anvers, Charleroi, Liège, Gand),
pourtant cosmopolites, les Turcs se concentrent plus volontiers dans
"leurs quartiers". Cette distribution géographique encourage le
développement d'une vie communautaire intense.
Les
Turcs, une
communauté ?
En effet, les localités à
forte population turque se sont structurées au fil des ans (réseaux
d'entraide, associations, représentants élus, commerces, cafés et
mosquées). Cette organisation communautaire locale, parfois chapeautée
par des fédérations religieuses ou culturelles à l'échelle européenne
(Manço A. et U., 1992), rend possible une forte cohésion et un contrôle
social qui porte ses effets en particulier sur la population féminine,
pouvant freiner son insertion dans la vie sociale du pays d'accueil. La
situation est donc propice au développement de mentalités
conservatrices et à la préservation des traditions.
L'appartenance religieuse est
incontestablement un outil d'intégration communautaire majeure pour
l'immigration turque. Selon Manço U. (2000), par exemple, près de la
moitié des femmes turques mariées affirment que leur mari va à la
mosquée au moins une fois par semaine ; près des deux tiers des mères
turques ayant des enfants en âge scolaire envoient leurs enfants à
l'école coranique, etc.
En Belgique, comme ailleurs
en Europe, cette communauté immigrée semble conserver sa différence
sans se laisser trop tenter par l'adaptation de ses pratiques sociales
aux normes culturelles européennes. Pour beaucoup d'observateurs, elle
constitue un exemple d'immigration familiale récente en repli
identitaire (Tribalat, 1995). En effet, les Turcs présentent un net
retard par rapport aux indicateurs "classiques" de l'intégration, tels
que la qualité de la scolarisation, la maîtrise de la langue du pays
d'accueil, la sécularisation de la vie culturelle, les mariages mixtes,
etc.
Le cas des Turcs de Belgique illustre en effet
par
bien des aspects la dialectique différenciation-intégration,
profondément différente d'une pure logique d'assimilation normative
(Manço, 1999) : ce groupe apparaît comme un ensemble humain qui, à la
fois, "cultive sa différence" et cherche à s'insérer dans un ensemble
plus vaste. Sans pour autant être l'unique exemple du genre, la
communauté immigrée issue de la Turquie trace, à sa manière, un
cheminement possible d'intégration, dans un contexte de changement
socio-économique général.
Le concept de "communauté"
est utilisé ici en référence à la partie "majoritaire" de la population
immigrée, dans la mesure où elle est génératrice d'une vie culturelle
et d'institutions propres. Mais il faut d'emblée attirer l'attention du
lecteur sur la diversité insoupçonnée que cache cette "communauté". Les
personnes originaires de Turquie vivant en Belgique appartiennent à des
ethnies ou groupes religieux différents et numériquement très inégaux.
Les dates d'arrivée en Belgique peuvent présenter des variations
considérables d'un immigrant à l'autre. Enfin, la cause de l'émigration
(économique = immigrés ; politique = réfugiés) crée une diversité
supplémentaire, sans que l'on puisse toujours séparer l'une des causes
de l'autre. Chacun de ces éléments d'identification est générateur
d'aptitudes, d'attitudes, de modes de vie et de projets d'exil
différents ; chacun des sous-groupes originaires de Turquie vit nombre
de problèmes existentiels spécifiques à son sous-ensemble, à côté des
problèmes communs imposés à tous par l'exil. La catégorie des époux et
épouses "importés", quantitativement importante, ajoute à cette
hétérogénéité (Manço A., 2000).
Une forte cohésion peut
néanmoins exister à l'intérieur de chaque sous-groupe, ce qui permet la
transposition de la sociabilité antérieure dans le pays d'immigration :
une vie collective propre, avec ses unanimités et dissensions,
équilibres et tensions, vécus différemment par les individus qui
composent les sous-ensembles. Les liens avec le pays d'accueil, de
nature et d'intensité très différentes pour tout un chacun, compliquent
encore cette diversité première. Quant aux jeunes issus de
l'immigration, nés en Belgique, ils font déjà partie d'une catégorie à
part, dont les référents culturels englobent plus facilement les
réalités du pays d'accueil (Manço A. et U., 1992).
Les médias turcs jouent
également un rôle important dans l'encadrement et la formation de
l'opinion générale des immigrés originaires de Turquie. Les grands
quotidiens turcs publient depuis le début des années 1970 des éditions
spéciales destinées aux ressortissants Turcs à l'étranger. Les chaînes
de télévision turques, privées et publiques, émises par satellite
(Türk-sat), peuvent être captées dans l'ensemble de l'Europe (antennes
paraboliques). Ces moyens de communication sont également accessibles
par Internet.
Différences
par rapport aux
Maghrébins
Le processus d'assimilation
des familles maghrébines est donc plus rapide que celle des familles
turques, même si ce processus semble parfois laborieux et douloureux. La
comparaison des groupes immigrés turcs et maghrébins est donc riche en
enseignements à propos des orientations générales divergentes que des
communautés peuvent privilégier au pays d'accueil, notamment en matière
de scolarisation.
Des différences sont
observées sur ce champ depuis longtemps, notamment dans différents pays
francophones, malgré l'émergence, au sein de la population immigrée
turque, de nouvelles tendances favorables (Feld et Manço, 2000 ; Manço
A, 2000).
On constate en effet que la courbe de
fréquentation
des différents niveaux de l'enseignement par les Maghrébins de Belgique
est assez ressemblante à la moyenne de l'ensemble des jeunes d'origine
étrangère (dont des jeunes Européens). A ce niveau, le comportement des
Maghrébins apparaît nettement plus entreprenant que celui des Turcs.
Quantitativement plus marquée, cette fréquentation est aussi différente
qualitativement : les jeunes Maghrébins scolarisés dans des classes
générales préparant à l'enseignement supérieur sont largement plus
nombreux que les jeunes Turcs qui partagent les mêmes conditions
sociales qu'eux, même si les taux maghrébins restent inférieurs à la
moyenne d'un échantillon tout venant.
La place intermédiaire du
groupe maghrébin se remarque à nouveau quand on considère le degré de
réussite de l'enseignement entamé. La scolarisation et les possibilités
nouvelles qu'elle peut offrir comptent assurément parmi les tentatives
d'insertion qu'adoptent les Maghrébins (Feld et Manço, 2000).
Ce phénomène important et
méconnu de l'opinion publique est encore plus spectaculaire, si l'on
compare la proportion de jeunes (garçons et filles) diplômés de
l'enseignement secondaire inférieur à la proportion des parents (pères)
ayant atteint le même degré d'instruction (Feld et Manço, 2000). Un
grand effort de scolarisation est à mettre à l'actif des familles
maghrébines : alors que le niveau de scolarisation des pères de jeunes
maghrébins est à peine meilleur que celui des parents turcs, les
étudiants issus des familles maghrébines semblent avoir comblé en
grande partie le "fossé" de scolarisation qui les séparait de la
plupart des groupes immigrés (européens) en Belgique. Cette situation a
une incidence évidente sur l'efficacité de l'insertion à l'emploi: 37 %
de la population active turque souffre en effet du chômage; la
situation étant encore plus préoccupante en Wallonie (40 %).
Ces faits poussent à
considérer l'originalité de la position turque, forte d'une vie
communautaire vivace, qui, malgré un déficit de scolarité, tente une
insertion communautaire par le truchement, notamment, d'une activité
commerciale et associative de plus en plus importante (Manço A., 2000)
Présences africaines en Wallonie
et en
Belgique (voir Gatugu, 2000)
La
tentative de faire un
portrait des Africains résidant en Wallonie est analogue à
l'exploration d'une forêt vierge : jamais le sujet n'a été vraiment
exploré. Les rares travaux qui font état des Africains fusionnent
souvent ceux-ci dans le groupe des "autres hors union Européenne". La
raison qui préside à une telle procédure est que les Africains sont une
petite minorité d'installation hétéroclite, relativement récente par
rapport à beaucoup d'autres communautés d'étrangers résidant en
Wallonie ou en Belgique.
Aperçu
historique
Selon l'Institut National de
Statistiques, avant 1920, seuls 12 Africains s'étaient établis sur le
territoire wallon, 7 dans le Brabant. Il s'agissait surtout de
Congolais masculins. Les Africains étaient en Belgique au nombre de 172
en 1920, 1.732 en 1930, 1.848 en 1947. Depuis 1960, toutefois, des
Africains commencent à peupler la Belgique. Lors du recensement de
1961, on en a inventorié 3.242 dont 1.184 en Région wallonne. Cet
effectif wallon a considérablement augmenté de 1961 à 1990. Ainsi, il
est passé de 2.379 en 1970, à 4.039 en 1981 et à 6.769 en 1990. Depuis
1990, l'augmentation du nombre d'Africains en Belgique et en Wallonie
connaît un ralentissement sous l'effet de plusieurs facteurs et des
naturalisations, notamment. Actuellement, on compte 7.500 Africains en
Wallonie et 26.000 dans l'ensemble du pays. Mais un processus de
régularisation des clandestins (actuellement en cours) pourrait doubler
ce chiffre.
Si la Belgique n'a pas fait appel aux Africains
dans le cadre d'importations de main-d'œuvre, c'est essentiellement
pour des raisons économiques et idéologiques, liées à la gestion des
affaires coloniales (Gatugu, 2000). Les motifs de la présence des
Africains en Wallonie (et dans toute la Belgique) sont donc divers. Si
un grand nombre d'Africains sont des étudiants, dans les années 60, les
raisons de la présence se sont diversifiées avec le temps : présence de
diplomates, demandeurs d'asile, hommes d'affaires, etc. (Kagné, 1998).
Caractéristiques
de la
population africaine
La population africaine
résidant en Wallonie ressort de presque tous les pays africains. Elle
comprend plus d'une trentaine de nationalités ; 8 nationalités sont
cependant plus représentatives. Les ressortissants de la République
Démocratique du Congo, du Rwanda et du Burundi représentent plus de 60
% des ressortissants des pays africains depuis plusieurs décennies. Ce
sont bien entendu les liens coloniaux qui expliquent cette présence. La
distribution selon les nationalités du public africain ne diffère pas
entre les diverses régions en Belgique (Kayinda, 1996 ; Bonkele, 1995 ;
Lusanda, 1993).
La répartition des Africains selon le lieu de
résidence permet de constater que cette population est présente dans
toutes les provinces de la Wallonie. On notera cependant qu'elle est
inégalement répartie. Presque les 5/6è de cette population sont
concentrées dans les provinces de Liège, du Brabant Wallon et du
Hainaut, de manière inchangée depuis 1960.
Lorsque nous considérons la
répartition des Africains selon l'âge, nous constatons que ceux qui ont
moins de 30 ans constituent la moitié de cette population. Les hommes
sont légèrement plus nombreux.
Les
Africains sur le marché
du travail et à l'école
On constate qu'à la
différence d'autres populations étrangères, très peu d'Africains
apparaissent dans les statistiques du chômage. Ceci constitue une vue
biaisée de la réalité professionnelle de ces personnes qui rencontrent,
au contraire, beaucoup de difficultés face à l'emploi malgré un niveau
de formation très élevé : la moitié des adultes sont effet diplômés
d'études supérieures !
Les personnes de la catégorie
"Hors Union Européenne" ont de fait d'énormes difficultés
administratives pour obtenir un emploi s'ils ne sont pas scolarisés au
niveau du secondaire en Belgique ou s'ils ne font pas partie des
travailleurs immigrés avant 1974.
Dans ces circonstances,
l'auto-emploi est parfois la seule issue économique. Les indépendants
africains résidant en Wallonie sont ainsi au nombre de 200 environ. Les
Congolais et les Camerounais représentent 60 % de cet effectif. C'est
le secteur du commerce de détail qui draine la moitié de ces
indépendants.
Les élèves et les étudiants africains de la
Belgique francophone proviennent de plus de 40 pays. Durant l'année
scolaire ou académique 1995-1996, ils sont au nombre de 4111 dans
l'enseignement infra-universitaire et de 2222 dans l'enseignement
universitaire. Comme on peut le deviner, ce sont les Congolais qui sont
les mieux représentés dans tous les types d'enseignement. Ils
constituent plus de la moitié de l'effectif scolaire. Les autres
populations importantes sont, dans l'enseignement obligatoire, les
Angolais (435), les Rwandais (361), les Camerounais (190), les
Burundais (174), les Togolais (132) et les Ivoiriens (115).
Quelle
intégration pour les
Africains ?
A bien des égards, la plupart
des Africains immigrés se réclament d'une double appartenance belge et
africaine. Ils se sentent d'ici et de là-bas. Il convient ainsi de
remarquer que des Africains résidant en Wallonie développent des
initiatives d'insertion économique et culturelle, notamment par la voie
de l'action associative. Certaines de ces initiatives sont d'ailleurs
tournées en direction de l'Afrique et entendent générer des actions de
développement.
Toutefois, cet élan est malheureusement freiné
par
les difficultés de reconnaissance économique (statut de chercheur
d'emploi libre qui n'ouvre guère la participation aux programmes de
résorption du chômage) et académique (équivalence des diplômes obtenus
en Afrique). Par ailleurs, les difficultés d'accès à l'emploi sont
accentuées par l'existence de comportements discriminatoires envers
principalement les Africains et les Maghrébins, tant sur le marché de
l'emploi que sur celui du logement (Gatugu, 2000 ; Mbadu-Khondé, 1996 ;
Mukendi, 1995).
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