Le
rapport Sauvy
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Le texte suivant est inspiré de deux
textes accessibles en
ligne :
- Prospectives
territoriales, réformes
institutionnelles et gouvernance : le cas de la Wallonie, de
Philippe Destatte.
- D’une
forte croissance à une régression potentielle. Deux révolutions
démographiques dans un contexte d’immigration de
conjoncture, de Robert André
Le
Rapport
Sauvy est un événement important dans
l’évolution de la structure régionale de la Belgique, autrement dit, il
a révélé l'état de choc de la société wallonne tout en
contribuant à
lui donner un choc supplémentaire. Ce rapport est une "gifle"
qui donna une impulsion décisive à la certitude (endormie) qui
veut que la Wallonie doit se prendre en main,
institutionnellement. Alfred Sauvy alla jusqu'à employer le
terme "indépendance" dans son rapport, un terme électrochoc...
qui a dressé les cheveux à plus d'un parti,
particulièrement le parti catholique de l'époque qui fit
l'autruche de manière remarquable pour bloquer la prise de conscience
qui s'imposait, c'est-à-dire prendre conscience qu'il fallait
aller de l'avant et prendre des risques sociétaux, devenir prospectif.
En
1962, la Wallonie
n'existe pas à cette époque en tant qu'entité de droit
public. En dix ans (1958-1968), le retard de croissance de la
Wallonie par rapport à la Flandre sera de l'ordre de 25%.
C'est au printemps 1962 que paraît le rapport
rédigé par le professeur au Collège de France Alfred Sauvy. Il s'agit
d'une initiative du Conseil économique wallon, association sans but
lucratif créée dans la Résistance, à l'initiative de plusieurs
économistes et chefs d'entreprises.
Dans
la présentation du Rapport
Sauvy, le Comité
de rédaction de la Revue
du Conseil économique wallon
s’exprimait comme
suit :
«
Depuis
des années, nous dénonçons ici la
crise démographique sans
pareille qui accable la Wallonie... la communauté wallonne a
graduellement pris
conscience du mal qui la minait. Mais si elle nous a entendus, elle n’a
pas réagi,
tout au moins en proportion de la menace qui pèse sur elle... »
C’est
alors que
l’idée a été lancée de faire appel au témoignage d’une personnalité
étrangère dont la compétence, l’impartialité et l’autorité seraient
au-dessus de toute discussion : celui d’Alfred Sauvy,
professeur au Collège de
France, directeur de l’Institut français d’études démographiques,
spécialiste de renommée mondiale.
Le
rapport comprend une cinquantaine de pages en deux parties.
La première est une analyse démographique des évolutions récentes ainsi
que des perspectives des populations de la Belgique, due à Roland
Pressat, alors chargé de recherche à l'Institut national d'Etudes
démographiques de Paris (Ined). La seconde partie s'intitule Conditions
du développement économique et mesures à prendre en vue d'un renouveau
général; elle constitue l'apport même d'Alfred Sauvy. Elle
comprend sept chapitres d'analyse de la situation wallonne comparée aux
autres pays européens. Comme le relève Alfred Sauvy :
« Le
vieillissement n'est certes pas propre à la Wallonie, ni à la Belgique;
il se poursuit [alors] en Allemagne et en
Angleterre, et est sérieusement amorcé en Italie mais nulle part,
écrit Sauvy, il n'a
atteint le degré atteint en Wallonie.
(...) Directement menacée dans son
existence,
la Wallonie doit se jeter résolument dans une cure de jeunesse.
Celle-ci doit être comprise par toutes les classes sociales. »
Effectivement,
il y avait de quoi s'alarmer sérieusement :
« Ainsi,
en 1961, la population de la Wallonie apparaissait comme une
des plus vieillies du monde. Son dynamisme naturel était très faible au
point qu'elle ne progressait plus que grâce au soutien d'une population
étrangère de plus en plus nombreuse. » (
1)
« Au lendemain de
la Seconde Guerre mondiale, le dynamisme démographique wallon apparut
comme un des plus faibles de la planète puisque son taux
d'accroissement fut à l'époque près de dix fois inférieur à celui de la
population mondiale. Il est clair que le retour des 106 000 prisonniers
flamands et le maintien en Allemagne des 65 000 francophones (pendant
cinq années de captivité) est un élément supplémentaire expliquant
l'insigne faiblesse du taux de natalité wallonne en 1940-1945. Depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale, la démographie wallonne se
soutint grâce à l'apport d'une population étrangère nombreuse. » (
2)
Plus tard, le
second
souffle n'est pas venu.
Lors du fameux Congrès wallon de 1945, le secrétaire du congrès,
Fernand Schreurs, rappelait dans son rapport le fait que les
allocations familiales n'étaient attribuées qu'à partir du quatrième
enfant, ce qui favorisait grandement les pères de famille flamands
naturellement prolifiques. En fait, c'est la naissance des premiers
enfants qu'il aurait fallu aider en Wallonie, mais la majorité
politique belge refusait une telle réforme. Pourtant, le message était limpide :
« On considère que la
dénatalité wallonne est la responsable de l'affaiblissement du
dynamisme démographique wallon et, en effet, de 1925 à 1960, le taux de
natalité de la Wallonie resta très au-dessous de celui de la Flandre,
malgré la présence sur son territoire d'une population étrangère
nombreuse à fécondité élevée. Cette infériorité de la natalité wallonne
résulta de la faiblesse de sa fécondité au point que dès avant la
Seconde Guerre mondiale, les générations ne se remplacèrent plus. (...)
À la vérité, la faiblesse de l'accroissement naturel wallon dépendit
aussi d'un taux de mortalité élevé, constamment supérieur à celui de la
Flandre. Entre 1925 et 1960, aucun progrès sensible n'est intervenu en
Wallonie alors que tout le monde sait que la lutte contre la mortalité
fut très efficace dans la première moitié du XXe siècle. » (
2)
« On en arrive
ainsi à conclure qu'au coeur du XXe
siècle, le dynamisme
naturel émoussé de la Wallonie provint à la fois d'une faible fécondité
et d'une surmortalité sensible superposée à un vieillissement prononcé.
» (
3)
Le
professeur faisait état de ses prévisions à l'horizon 1975 et traçait
un
tableau particulièrement sombre de l'avenir de la région :
vieillissement catastrophique de la population, minorisation politique,
réduction de la population active, stagnation économique.
L'expertise
d'Alfred Sauvy appelait en priorité la constitution d'un cadre
institutionnel comme élément moteur des développements démographiques
et économiques.
L'impact médiatique du Rapport Sauvy
fut considérable en Wallonie.
Il décrivait un
scénario catastrophe – économique bien plus que démographique
d'ailleurs – dans lequel la Wallonie allait s'engouffrer pour au moins
trente ans, sans pouvoir même en atténuer les effets. La Région allait
vivre sa descente aux enfers industrielle et se retrouver dévastée
socialement, écologiquement et plus insidieusement encore,
culturellement.
Sauvy avait employé le
terme "indépendance" (régionale de la Wallonie à l'époque de la
Belgique unitaire) pour remédier à la situation wallonne...Le blocage
institutionnel fut total et le restera longtemps au-delà même des
changements constitutionnels. Ainsi que le
rappelait Paul Bairoch, se souvenant des travaux qu'il avait
menés
quarante ans plus tôt :
« À
l'époque, ce qui nous
avait frappés le plus, c'était le refus des responsables politiques
nationaux et régionaux de prendre en compte le caractère dramatique du
problème. Ils refusaient de voir la réalité. »
Ainsi
:
1. La réforme régionale
de l'Etat, constitutionnellement entamée en 1970, n'aboutira
sérieusement – c'est-à-dire avec une réelle capacité d'action – qu'en
1993. Longtemps, en effet, le statut de la
Wallonie fut celui, ambigu, d'une région dont l'autonomie a été
reconnue mais dont, dans le même temps, la dépendance a été assurée.
2. Les retards apportés à la mise en œuvre des
lois
de décentralisation économique (loi Terwagne de 1970) ne permettront
les premières initiatives industrielles publiques que dans le milieu
des années soixante-dix tandis que les lois d'expansion économique
(Lois Leburton de 1971), prises par le dernier Premier ministre wallon
du royaume de Belgique, attendront près de dix ans, c'est-à-dire ce que
l'on a appelé la régionalisation définitive, pour connaître la totalité
de leurs arrêtés d'application.
3.
Les aides européennes affectées pour la reconversion de la Wallonie
subiront jusqu'à la fin des années soixante-dix – comme l'a montré
l'ancien chef de division à la Commission européenne Paul Romus – un
détournement systématique au profit d'autres régions par l'effet de
clefs de répartition nationale.
4.
Aucun pôle de reconversion ne sera mis en place, comme ce fut fait par
exemple en Lorraine, pour citer une région limitrophe à la Wallonie et
de structure économique et sociale comparable.
La
voie vers l'identification d'un projet institutionnel à des réformes
économiques idéologiquement marquée s'ouvrit, Michel Quévit en
tête. Dans son ouvrage Les
causes du déclin wallon, publié en 1978, Michel Quévit
avait
estimé que l'autonomie de la région wallonne ne suffisait pas à jeter
les bases d'un redéploiement industriel. Il faut –
écrivait-il – de
profondes réformes structurelles qui
garantissent à la Wallonie le maintien d'une capacité d'action
financière dans le cadre d'une politique industrielle valorisant les
ressources humaines, matérielles et technologiques de la région.
La nécessité d'un travail de
prospective agissant
sur les acteurs de manière endogène se faisait particulièrement sentir
en Wallonie. Un message
qui fit son chemin par
l'entremise de l'Institut
Jules Destrée, organisme non gouvernemental inscrit dans la longue
durée régionale – il a été fondé en 1938 –, qui avait clairement
annoncé, dès l'été 1987, son intention et l'avait ainsi
formulée : une
génération nouvelle opte résolument
en faveur d'une vision prospective et constructive de la société
wallonne.Ce travail s'est amorcé en 1986-1987 sous
l'intitulé de La
Wallonie au futur et a connu cinq
exercices mêlant la prospective-observation à la prospective-action et
la résolution de problèmes dans le but d'accompagner les
processus d’intelligence collective dans la recherche d’un futur
souhaitable.
Beaucoup de textes
caractérisant ce virage prospectif dans la
conscience wallonne sont accessibles en ligne
avec ce lien qui affiche une page avec la table des
matières des nombreuses publications de l'Institut Jules Destrée
relatifs à cet engouement salutaire du dynamisme wallon. Cette
table des matières est réactive : en cliquant sur les titres
des articles, vous serez redirigé(e) vers le texte en
question.
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(1) La Wallonie, Le pays et les hommes,
tome II, p. 272.
(2)
Ibid., p. 264-265.
(3)
Ibid., p. 267.