L'identité wallonne
dans la bande dessinée




« La bande dessinée est née et a gagné ses galons de neuvième art sur le sol wallon. Les Tintin, Schtroumpf, Boule et Bill, Astérix, Natacha, Spirou et autres personnages de légende sont apparus sous les coups de crayon de dessinateurs aussi talentueux que Hergé, Morris, Franquin, Walthéry. Le journal de Spirou, l’école de Marcinelle, les maisons d’édition Casterman, Dupuis, Lombard ont contribué à élever au rang d’art ce qui était considéré comme une distraction ! La bande dessinée a pris son envol et représente actuellement un des genres littéraires les plus lus dans le monde. Les styles se sont diversifiés au fil des décennies: science-fiction, fantastique, humour, caricature, policier, folklore, suspense, romance… ont bénéficié du talent et de l’imagination des dessinateurs wallons. » (source : Portail de la Région wallonne).

Le texte suivant provient d'un très (très) long document disponible sur Internet à cette adresse, seuls les passages sur la BD wallonne proprement dite ont été conservés.

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Il est assez curieux d'observer la quasi-absence, du moins de façon explicite, de la Wallonie dans la bande dessinée wallonne et plus généralement francophone belge, cependant la plupart des indications explicites qu'y trouvent se réfèrent majoritairement à la France. Il est ainsi assez habituel que l'environnement géographique et culturel soit directement calqué sur l'Hexagone ; c'est le cas notamment pour les agents de police, qui portent en général l'uniforme français, comme par exemple le fameux "Agent 212", de Cauvin et Cox, cependant que la famille de "Boule et Bill", de Roba, roule dans une increvable 2 CV bien française...

Ce phénomène s'explique aisément dès lors que l'on sait que les éditeurs francophones belges visent généralement le marché français, ne serait-ce que pour d'évidentes raisons de rentabilité, car celui-ci est plus porteur.

D'autres fois, on fait allusion à des traits de civilisation communs à tous les francophones européens, comme par exemple la célébration particulière du Premier de l'An (cotillons, champagne, bise), la fête des Rois (galette, fève), la Chandeleur (crêpes), etc. Pourtant, le lecteur attentif décèle quelques indices, souvent cachés, parfois gommés, jamais, ou presque, ouvertement avoués, qui signalent qu'on est bien en Wallonie. C'est le cas par exemple avec les histoires du "Petit Spirou", de Tome et Janry, ou encore "Cédric" de Laudec et Cauvin, où l'on retrouve l'image souriante d'une province, d'un village que l'on pourrait fort bien imaginer en France, mais qui, par certains détails, révèle son enracinement wallon : ainsi, le nombre proportionnellement élevé d'écclésiastiques de tout poil, prêtres, religieuses, bedeaux, etc. : "...le journal de Spirou reste le support d'un dessin humoristique wallon bien spécifique, regroupement d'une série d'influences et d'écoles régionales" (J-Y Stanicel).

Dans un registre plutôt humoristique, on se rappelle sans doute que l'oeuvre de François Walthéry, né dans la région de Liège, représente en quelque sorte une exception : son "Vieux Bleu", réalisé en collaboration avec Cauvin (d'abord en français, puis en wallon liégeois) ou encore les aventures de "Tchantchès" personnage bien connu du folklore liégeois (avec Francis) sont explicitement ancrés dans une réalité wallonne, ce qui s'exprime notamment par des éditions en langue wallonne.

Un autre cas, fort différent au demeurant, est celui de Didier Comès. Dieter Hermann Comès, de son vrai nom, qui, avec "Silence" (1979), "La Belette" (1981), "Eva" (1982), etc., restitue en noir et blanc et avec une technique expressionniste qui lui est propre l'ambiance magique de ses Ardennes, un monde fantastique et mystérieux bien en contradiction avec les images toutes en rondeurs, d'un monde bon enfant. Mais peut-être doit-il cela au fait d'être à la fois germanique et wallon ?

Quels sont les grands repères picturaux évoquant cette identité ?

A. Bande dessinée et géographie.

Le paysage constitue une part de la bande dessinée. On y retrouve souvent des racines de chez nous, implicites ou explicitement signifiées.

On pourrait répartir les auteurs en trois grandes catégories dans leur traitement du paysage. Il y a d'abord ceux qui, comme Hergé ou Franquin, privilégient les expressions des personnages sur lesquels ils braquent toute l'attention des mises en situation ; il en est d'autres, comme Walthéry, qui parsèment les aventures de véritables tableaux géographiques ; il en est pour qui le réalisme des décors encadre, sans hésitation possible, tout un régionalisme du récit, comme Servais, les auteurs groupés sous le pseudonyme de Grognon le Nuton, Piroton-Dorao ou Dehousse.

Certes, le paysage d'ensemble n'est pas le seul à faire appel aux racines wallonnes ou belges. D'autres détails de la vie quotidienne s'y inscrivent également tels les voitures ou la locomotive d'un train belge, les tramways, les panneaux de signalisation routière et les feux tricolores au dessin et au profil si typiques de chez nous, l'ancien képi réglementaire de nos gendarmes ou la tenue de nos "champettes", et jusqu'aux plaques d'immatriculation de nos voitures.

Mais revenons aux paysages géographiques. La Wallonie, à ce point de vue, comporte une vingtaine de différences régionales : que ce soit les déclivités du relief, la diversité des champs et bois, la formidable originalité de nos différents modèles de maisons et villages. Ce sont aussi les diversités des centres historiques : la période industrielle wallonne avec ses petites ou moyennes maisons d'ouvriers et de classes moyennes.

Mais à travers toute cette diversité, tout n'est pas perçu de manière égale. Cet espace perçu s'appuie sur quelques caractères de nos villes et de nos campagnes et leurs images de marque : par exemple, Liège avec son célèbre Carré, le marché dominical de la Batte, la foire de l'Est en Outremeuse, la Maison d'Havart, le Palais des Princes-Evêques, la place du Marché, les terrasses,... représentée souvent par Walthéry. C'est le cas aussi pour Bucquoy qui localise ses histoires à Spa (le Casino, la maison de cure des Heures Claires, le Pouhon Pierre-le-Grand, le parc des 8 heures), mais il y a également des présentations d'ensembles panoramiques. Ce sont alors les éléments du site géographique de ces villes de vallée que l'on découvre, le rôle et la beauté du fleuve que l'on évoque, la silhouette des bâtiments que l'on précise, montrant par exemple à Liège, tout le modernisme de la reconstruction de quelques quais de Meuse contrastant avec les aspects plus traditionnels de la Cité ou d'Outremeuse. À côté de cela, les auteurs présentent souvent des traits plus anonymes de nos paysages urbains : les alignements variés de maisons urbaines, petites ou cossues, faites de briques, encadrant leurs fenêtres de pierre de taille et abritant leur étage ou leurs deux étages sous un toit à double pente couvert de tuiles, les maisons urbaines du 19e et des premières décennies du 20e siècle, isolée dans les campagnes de banlieue, le style de nos villas du début du siècle ou contemporaines,...

Certains auteurs comme Walthéry, Mitacq,... font allusion à un des traits majeurs du développement urbain wallon commencé au 19e siècle : l'exploitation du charbon. Le dessin fidèle d'un carreau de mine, d'un chevalement, d'un terril, d'une amorce de coron, du profil d'une fabrique, s'anime du mouvement des ouvriers démunis, harcelé par les accidents ou l'alcool.

Les campagnes à présent. C'est là que la géographie des grands paysages wallons exprime le mieux les contrastes régionaux. Ce sont d'abord les vastes plateaux limoneux mollement ondulés du Tournaisis à l'ouest jusqu'à la Hesbaye liégeoise à l'est en passant par les vallonnements verdoyants et boisés de la région brabançonne, là où la Senne, la Dyle et leurs affluents l'incisent, puis c'est le sillon industriel et urbain Haine-Sambre-Meuse de Mons à Liège, les plateaux condrusiens alternant leurs croupes boisées et leurs dépressions cultivées, la gouttière humide de la Famenne allongée au pied de l'Ardenne, enfin celle-ci, massive et rugueuse, aux forêts étalées et aux sols agricoles médiocres, où s'enchevêtrent les vallées profondes et les plateaux morcelés tandis que les hautes terres remontent vers Bastogne pour culminer dans les Hautes-Fagnes à près de 700 m ; enfin une petite Provence belge ouverte vers le sud, la Lorraine belge, réunissant la Gaume romane et le Pays d'Arlon de langue luxembourgeoise et, tout à l'est de Liège, un bocage authentique, le Pays de Herve.

Beaucoup de ces grands ensembles échappent aux auteurs qui retrouvent quelques traits majeurs pour exprimer "la campagne wallonne" : des vallonnements moyens, une alternance de prairies peuplées de vaches et de labours quelquefois moissonnés, l'omniprésence des clôtures de fil de fer barbelés bien proprettes aux fils bien tendus, des alignements d'arbres et plus souvent fourrés de verdure, avec aux détours d'un chemin sinueux, l'esquisse d'un clocher et d'un village. L'expression de "la forêt wallonne" fait la place la plus fréquente aux arbres feuillus aux espèces incertaines, que parsèment parfois les épicéas, les "sapins", emblême de l'Ardenne d'aujourd'hui.

Et puis prennent forme des visions plus enracinées régionalement où le perçu original rend plus ou moins bien les terroirs. Des exemples apparaissent chez Franquin et surtout chez Hergé. Le Brabant wallon y révèle ses chemins empierrés de gros pavés irréguliers, parfois des chemins creux enfoncés entre les champs ; il montre une de ses caractéristiques paysannes traditionnelles, les grosses fermes en carré, des fermes-châteaux, des "censes wallonnes" , révélatrices de la richesse de la terre ; apparaissent aussi, au fil des images, quelques lourds chevaux de trait belges, des brabançons, qui ont fait la gloire de nos éleveurs. C'est tout un monde de riches fermiers qui s'insinue dans les histoires, où, il est vrai, les villages et leurs maisons restent stylisés, encore que l'on devine souvent le matériau de briques et de tuiles. La géographie humaine y trouve son compte et notre Wallonie n'est pas quelconque. On peut même reconnaître des alignements de grands arbres qui caractérisent les transitions vers le Hainaut. L'exégèse est enrichissante.

Parmi les régions wallonnes, la plus typée est incontestablement l'Ardenne qui revient, notamment, sous le crayon de Mittéi, de Comès, de Will, de Funcken, de Graton, de Craenhals.

Enfin, les dessinateurs sont largement imprégnés des maisons de banlieue. Ils y rendent, avec réalisme, les habitations modestes mais soignées aux toits en pente et ouvertures régulières, qui s'alignent, souvent sans se joindre, le long des anciens chemins de campagne ou qui se regroupent autour de la place du village urbanisé aux petits commerces proprets et avenants. Il y a là une richesse de traits illustrant l'urbanisation de nos campagnes où domine l'image familiale de nos constructions.

Pour terminer, après toutes ces explications, on peut signaler un auteur qui se distingue de tous les autres géographiquement : Servais. Il domine la recherche du détail exact des maisons jointives qui se serrent le long des rues, les croupettes des toits d'ardoises, les larges usoirs en face des maisons où s'accumulaient le fumier, le bois, les outils, la géométrie des encadrements de pierre ou de briques enserrant portes et fenêtres, les clochers effilés se partageant le ciel avec les renflements bulbeux audacieux, le trois cellules des fermes habitations, étable, grange, les ruines d'Orval, le village de Chassepierre... On y retrouve l'épaisseur des générations passées qui ont construit ces paysages villageois.

Mais au-delà de ces retrouvailles géographiques, le lecteur ne peut qu'être touché par de nombreux paysages créant l'ambiance voire la substance même du récit. À ces moments-là, la Wallonie parle de sa terre et de ses hommes, acteurs ou spectateurs, peu importe.

Au total, implicite ou explicite, réaliste ou remanié, le monde wallon des formes et des paysages rejoint celui de la vie quotidienne de chez nous et celui des grandes ou petites aventures audacieuses ou burlesques. Il ne fait qu'enrichir le lecteur, que ce monde-là lui soit familier ou qu'il attire de l'extérieur vers nos richesses humaines.

B. Présence des langues régionales de Wallonie dans la bande dessinée.

On peut se demander quelle place occupent nos langues régionales dans les productions des créateurs wallons du "neuvième art" . Un hebdomadaire créé en 1938 à Marcinelle ne s'est-il pas choisi comme nom un mot wallon, Spirou, qui grâce à ce support fera le tour du monde des amateurs de bandes dessinées ? Spirou est en effet, à l'origine, la dénomination de l'écureuil dans presque toute la Wallonie, de Braine-le-Comte à Eben-Emael et de Vielsalm à Oignies ; au figuré, spirou s'applique à un enfant espiègle et cet emploi à pénétré dans notre français régional. Mais plus que les emplois wallons, c'est le titre du journal et de la bande dessinée qui ont assuré le rayonnement de ce terme wallon.

Pourtant, force est de constater que le statut de nos langues régionales dans la bande dessinée n'a rien à voir avec l'aventure littéraire exceptionnelle que vivent les lettres dialectales de Wallonie depuis le XIXe siècle.

Si on compare aux productions en français, les créations utilisants les langues régionales de Wallonie sont fort peut nombreuses.

Un certain nombre de bandes dessinées sont des traductions ou adaptations d'oeuvres préexistantes. L'essai le plus célèbre est sans doute celui qu'a effectué Lucien Jardez sur un album de Tintin à l'occasion de la célébration du bicentenaire de la maison Casterman. "Les Bijoux de la Castafiore" sont ainsi devenus "Les pinderleots de l' Castafiore" (1980), le château de Moulinsart a été rebaptisé en "château de Bizencourt" , Nestor en "Sarragos" . L'équipe de No Télé, venant filmer la grande artiste tournaisienne, s'est trouvée en retard à cause de tous "les sins' interdits qu'i-a asteure à Tournai" et, en plus, sa "carète, èlle a cait in pane au tournant de l'Verte Feule.." . Voilà quelques adaptations heureuses qui nous font aimer davantage Tintin parlant tournaisien.

Pour recréer le monde des colombophiles liégeois des années trente, François Walthéry et Raoul Cauvin ont fait appel à Jeanne Houbart-Houge, auteur de la traduction-adaptation de "Le vieux bleu" (Les meilleurs récits du journal Spirou). Le résultat est séduisant. Voilà une vraie bande dessinée wallonne (qui s'est vendue à 35.000 exemplaires !), tout comme "Tchantchès", dont la source est la tradition populaire liégeoise et qui est dû à la collaboration de François Walthéry et de Jeanne Houbart-Houge, et "Li p'tit bout d'chique", dû aux mêmes auteurs et qui nous narre les aventures d'un petit "garnement" du pays de Liège. A Mittéi, l'on doit un récit en wallon intitulé "Lètes di m'molin" (Les lettres de mon moulin).

Dans les nombreuses autres créations utilisant le français, la présence de nos langues régionales est plus discrète. Hergé qui était d'origine bruxelloise, s'était établi dans le Brabant wallon, à "Serhu" (= Céroux), comme le rappelle une pancarte sur un wagon dans lequel Tintin a pris place (Les cigares du Pharaon, p.48). Bien entendu, c'est surtout au parler bruxellois d'origine germanique que fait appel Hergé pour créer les langues exotiques et leur onomastique qui sont des éléments essentiels dans les différentes aventures vécues par Tintin.

Mais la Wallonie et le wallon n'en sont pas moins discrètement présents dans les albums de Hergé. Si Moulinsart est inspiré de Sart Moulin (près de Waterloo et Braine-l'Alleud), il est aussi altéré dans un sens qui le rend plus proche de ce qui est traditionnel dans la toponymie wallonne (Rixensart, Lodelinsart,...). D'autres petites allusions se relèvent çà et là ; par exemple, dans Tintin au Tibet, le moine Foudre bénie "est myope comme une taupe de Weï-Pyong" (= Wépion) (p.44.) ; Tintin et Haddock se voient souhaiter la "bienvenue au monastère de Khor-Biyong" (=Corbion) (p. 48), etc. C'est surtout dans le spectre d'Ottokar que l'on rencontre des éléments wallons. La monnaie de Syldavie est le "khor", dont le nom est emprunté au wallon du Brabant et du pays de Namur qui emploie côrs (au pluriel) avec le sens de : "argent, sous". Voyant tomber un parachute, un paysan dit à son compagnon : "Zrälùks", ce qui est le wallon "rilouke, rëlouke" 'regarde' ; et l'autre de répondre, après avoir entendu aboyer Milou : "Czeszot on klebcz", à interpréter comme : "c'èstot on ['c'était un' = wallon] clebs" [= français populaire]. La suite du dialogue est : "Czesztot wzryzkar nietz on waghabontz" ('ce n'était manifestement pas un vagabond, un rôdeur') ; s'y côtoient du wallon (czesztot, on vagabond), du bruxellois et des procédés graphiques destinés à désorienter le lecteur et à "faire slave".

Hors de nos frontières, un décor exclusivement wallon pourrait être perçu comme un handicap. C'est une des raisons qui font que beaucoup de productions sont très peu ancrées dans notre terroir. Cela ne nous empêche pas de retrouver çà et là des éléments de notre toponymie. Quelques fois, on a le plaisir de découvrir un mot wallon ou une petite phrase, à peine francisée. Toutes une série de jurons apparaissent avec une fréquence toute particulière : "didju, nondidju, dinondidju" (Pierre Tombal, Gaston,...)

Le wallon peut servir d'inspiration pour le nom des héros : ainsi un album de Raymond Macherot s'appelle "Champinou et le Khrompire". On reconnaît sans peine le wallon "crompîr" ('pomme de terre') sous une graphie légèrement surchargée, il est vrai.

De vrais dialogues wallons apparaissent surtout chez deux auteurs, Jijé et Mittéi, pour noter des langues exotiques. En général, la nature de ces extraits est dissimulée au lecteur par des graphies surchargées ou par des mécoupures, le plaisir du décryptage étant réservé aux initiés, car le plus souvent, le dessin est suffisamment explicite pour que le lecteur puisse suivre le déroulement du scénari. Dans un album de Jijé, Spirou pratique parfaitement la langue papou, dont voici quelques phrases : "Int'erchal vissos-on" (= intère chal, vî soçon 'entre ici, vieux camarade') ; "Amno savéssi èvoza lovoi on'sa kwê" (= am'noz ça véci èt vos-aloz vôy one sacwè 'amenez ça ici et vous allez voir quelque chose') ; "Pufoukno !... Nen'napon !" (= pus foûs qu'nos, n'ènn-a pont 'plus fous que nous, il n'y en a pas) ; "Foutém'likan band'dimor tiko !" (= foutez-m' li camp, bande di môrticots ! 'fichez- moi le camp, bande de singes !'). Dans "Natacha hôtesse de l'air", le wallon est la langue d'une peuplade de coupeurs de têtes. Dans cette peuplade, le chef a des griefs contre le sorcier qui ne parvient pas à faire revenir la pluie : "Hè, hi fèh setch châl ! S'nè nin koh houïe khi vah plour ! Voh n'estéh kin hinkapoble" (= Hê, i fêt sètch chal ! C'n'èst nin co oûy qu'i va ploûre' Vos n'èstez qu'in-incapable 'Hé, il fait sec ici ! Ce n'est pas encore aujourd'hui qu'il va pleuvoir ! Vous n'êtes qu'un incapable !) Le sorcier répond également en wallon transformé. Dans une bande dessinée parue le 14 aôut 1975 dans Spirou, le wallon est la langue des porteurs d'une expédition ; ces porteurs, effrayés par certains signes inquiétants, refusent de poursuivre le chemin : "Dji nhva nïn puhlong seshmê, cêplin dmakrâlh chal" ('Je ne vais pas plus loin, n'est-ce pas moi ; c'est plein de sorcières, ici').

Ainsi, nos langues régionales ont rarement un statut qui les valorise dans la bande dessinée : elles apparaissent surtout dans les jurons, dans l'onomastique, dans les langues exotiques,... En cela, la bande dessinée n'est-elle pas le reflet de la Wallonie actuelle et de sa situation linguistique ? Le français est devenu la langue pratiquée par tous et en toute occasion, les langues régionales ne servant plus guère qu'à des échanges intimes pour de petits groupes. Mais elles représentent aussi quelque chose d'affectif au fond de chacun de nous, même si nous ne les utilisons plus très fréquemment. Dans la bande dessinée, elles établissent une connivence entre l'auteur et son public. Et le lecteur n'a pas directement accès à ce jardin secret, il doit d'abord faire un effort dans une jungle de graphies compliquées et bizarres, destinées à l'égarer et à lui retarder l'entrée de ce domaine.

C. A la recherche des croyances et traditions populaires wallonnes dans la bande dessinée.

§1. Les racines du rêve

On pourrait citer des exemples, et non des moindres sur le plan artistique, où l'origine de la bande dessinée est affichée ou transpire par toute la réalité du dessin et du scénario, dans les paysages, les attitudes des personnages, la toponymie. Tel est le cas de Jean-Claude Servais. Toute son oeuvre se déploie dans le cadre familier des villages de Gaume, à la lisière des forêts d'Ardenne ; là, dans la quotidienneté de l'époque de nos grand-parents, s'insinue tout naturellement l'insolite des croyances et légendes anciennes. Dans "La Tchalette et autres contes de magie et de sorcellerie", se succèdent le loup blanc incarnation du malin, l'ensorceleuse Margot, le curé dépouillé de son bourgogne, le diable intervenant dans la destinée des hommes, le nuton Niké assurant la prospérité à la ferme de maître Trodoux, le jeune bouvier Patchou entraîné vers la grotte des fées.

Tel est le cas également de Didier Comès, partant de son Sourbrodt natal, aux confins de la Wallonie et des influences germaniques. Les paysages austères et enneigés de la Fagne et l'Ardenne, il les peuple de personnages mystérieux ou pathétiques : êtres taciturnes et rudes, chouettes, salamandres et corbeaux, sortis de rêves ou d'artifices d'envoûtement. Ancrée dans un monde où la nature façonne des êtres à son image, l'oeuvre de Comès baigne dans un panthéisme latent, aux énergies diffuses. Mais où finit le réel et ou commencent le cauchemar et les affabulations de l'inconscient ? Dans "La belette", Comès campe avec réalisme le curé Schonbrodt, rigoriste et préconciliaire, silhouette familière des campagnes ardennaises jusqu'au milieu du siècle. Mais la fabulation dramatique transfigure le banal : le curé Schonbroodt se perd jusqu'au crime et jusqu'à sa propre mort dans la lutte sans merci qu'il mène contre les forces obscures, dans un monde où les humains prennent les formes d'oiseaux maléfiques et où, dans une enceinte mégalithique, se rend un culte à l'antique déesse Déméter aux rondeurs d'une Vénus préhistorique sculptée dans la pierre.

Dans la veine comique, on ne peut ignorer le "Tchantchès" de François Walthéry, avec les dialogues traduits en wallon par Jeanne Houbart-Houge, récit de l'enfance turbulente et frondeuse de Tchantchès, la célèbre marionnette liégeoise "symbole de l'esprit wallon et du bon coeur liégeois".

Mais mis à part ces quelques oeuvres fortes où la fantaisie et le fantastique plongent des racines volontaires et profondes dans les terroirs wallons, la bande dessinée d'humour ou d'aventure se laisse-t-elle imprégner des traditions ou croyances locales ? Comme des clins d'oeil aux lecteurs complices, les allusions sont le plus souvent brèves et éparses, ce qui ne signifie pas nécessairement anodines. Se rappelle-t-on assez que le nom même de l'un des plus prestigieux fleurons de la bande dessinée, Spirou, est un mot bien wallon ? Désignant au point de départ un écureuil, ce mot s'applique dans le wallon de Charleroi à un enfant vif, éveillé et remuant.

Dans cette quête des traditions wallonnes, comme un chasseur aux aguets, il faut débusquer les allusions au détour des vignettes, dans les paysages, les noms des lieux ou les enseignes des échoppes, dans les expressions de colère ou de joie qui échappent au langage aseptisé, dans les attitudes des personnages ou la présence symbolique d'animaux. La simple enseigne publicitaire "Nutons. Pâté d'Ardenne" apparaissant à l'arrière-plan du décor n'est pas insignifiante : elle évoque à la fois une spécialité gastronomique locale et la présence des nutons dans les légendes ardennaises.

§2. Gens du pays...

Ces paysans "bien de chez nous", ces ouvriers en bleu de travail, ces vieilles vêtues à l'ancienne, ces "idiots du village", ces châtelains campagnards comme le comte de Champignac, ces curés en soutane coiffés de leur barrette, s'ils ajoutent incontestablement à la "couleur local" des récits, sont-ils pour autant d'authentiques produits de nos terroirs ? En partie sans doute, mais ils sortent aussi d'une série non critiquée d'images stéréotypées qui tantôt végètent tantôt prolifèrent dans nos esprits ?

Les gestes et comportements sociaux des différents personnages méritraient sans doute une analyse plus détaillée. La "petite goutte" offerte le jour de l'an au facteur rural, la procession dans les champs pour l'abondance des moissons, le fauchage de la dernière gerbe, sont autant de traits observés et rendus avec réalisme dans les albums de Servais. Dans "Le passage", François Graenhals compose un petit florilège documenté des métiers et techniques d'autrefois dans une Ardenne forestière et giboyeuse, au temps d'un moyen âge idyllique : carriers, tailleurs de pierres, charretiers, maraîchers, gardiens de troupeaux de moutons de porcs, bûcherons, scieurs de long, charbonniers, maçons et moissonneurs en fête. On se souviendra par ailleurs que ce sont les gestes quotidiens, les habits et les outils de travail de Jijé (Joseph Gillain), ce père trop méconnu de la bande dessinée, avait peints en 1938 sur les murs du choeur, dans l'église de Corbion, le village de ses attaches maternelles, sur la Semois ; les hommes de Corbion, curé, commerçants, agriculteurs et bûcherons avaient posé pour être les auditeurs de cette originale prédication de Jean-Baptiste.

Et les loisirs ? Avec un humour bien ancré dans la région liégeoise, "Li vî bleû" de Walthéry constitue une merveilleuse introduction à l'un des loisirs les plus populaires dans nos contrées, la colombophilie. Par ailleurs, ces fanfares de rues, ces harmonies de kiosque, ces fêtes qui agrémentent les scènes villageoises ou urbaines ne sont pas sans rappeler les musiques de nos bourgs ou nos ducasses wallonnes. Pour rester dans les registres de la fête, lorsque Hergé crée, pour les besoins de "Tintin et les Picaros" le costume burlesque des "Joyeux Turlurons", il le compose en panachant des éléments de costumes carnavalesques wallons : grand chapeau emplumé, rappelant les "gilles de Binche", faux nez pointu des "Blanc-Moussis" de Stavelot, tunique aux franges triangulaires garnies de grelots des "Chinels" de Fosses.

De temps à autre s'ajoute le frisson de l'insolite quand, à des personnages qui se veulent réalistes se mêlent, le temps d'une prédiction ou d'un envoûtement, des êtres dotés de pouvoirs étranges ou utilisant la puissance du Malin : ensorceleuses et sorcières (oeuvres de Servais ou de Comès). Mais, de nouveau, si ce mode des talismans et des pratiques occultes apparaît dans ces récits comme une partie intégrante de la mentalité des temps révolus dans nos campagnes, il peut difficilement être considéré comme une spécificité wallonne.

§3. et habitant du pays des songes

Dans le monde de la fiction, il est des êtres qui se rattachent aussi aux légendes du terroir : gnomes et fées, acteurs sans doute du patrimoine légendaire mondial, mais bien wallons par leur enracinement. La bande dessinée s'est emparée des légendes locales faisant évoluer gnomes, fées et esprits dans les trous et grottes de l'Ardenne. Sans doute toute cette gamme de petits êtres fantastiques ont-ils des airs de parenté avec leurs confrères d'Allemagne ou du nord de l'Europe, avec les nains en plâtre polychrome des jardins ou avec les sept nains de Blanche-Neige !

Mais on ne peut ignorer que le gnome reçoit chez nous des noms bien particuliers, le "nuton" (dérivé de "Neptunus") d'Ardenne ou encore, dans la région liégeoise, le "sotê". On rencontre dans d'innombrables oeuvres ces petits êtres barbus vivant dans les abysses. Déjà dans "l'héritage", Franquin les évoque : "Chahutemont ! N'allez pas là ! C'est un repaire de nutons !". Dans les aventures du Scrameustache, ils réapparaissent comme forgerons dans les entrailles de la terre par Gos, Dupuis. Chez Servais les nutons jouent un rôle de serviteurs discrets mais fidèles.

Et les célèbres Schtroumpfs, nains bleus sortis en 1958 par la volonté de Peyo des aventures de Johan et Pirlouit, ne sont-ils pas eux-aussi marqués par des réminiscences des nutons ? Doutez-vous de leur appartenance wallonne ? En lisant "Le centième Schtroumpf", vous les surprendrez alors chantant en choeur : "C'est le schtroumpf de la lune, c'est le schtroumpf le plus beau...". Vous reconnaîtrez sans doute un des refrains entonnés les dimanches du mois de mai dans les Ardennes méridionale et la Gaume par les "trimousettes", fillettes passant de maison en maison en chantant : "C'est le mois de Marie, c'est le mois le plus beau".

Pour qui douterait encore de l'existence de ces gnomes dans le légendaire wallon, Jean Bosly a écrit en wallon liégeois la délicieuse histoire de "Zanzan, sabot-d'ôr a payis dès sotês", mise en bande dessinée par Mittéi ; le lecteur saura tout sur la vie, les moeurs, et le gouvernement des "sotês" de la région de Wandre (Liège) et il comprendra les affinités qui unissent ces êtres étonnants, hâbleurs et bonhomme, aux habitants de la Cité ardente.

§4. Un bestiaire symbolique

Qu'abondent loups, cerfs et sangliers, chouettes et corbeaux, coqs et chevaux, qui s'en étonnera ? Ces animaux vivent dans les légendes de nos terroirs, même si certains ont physiquement disparu. Ainsi, le loup, dont le hurlement a cessé de glacer le sang des voyageurs attardés dans les forêts d'Ardenne, hante toujours les cases de nos albums dessinés. C'est en grand seigneur qu'il traverse la forêt dans "Le signe fatal" de L. et F. Funcken ou qu'il rode dans les neiges spadoises dans "Le loup des Ardennes" de Carin, Rivière et Borine. Il se hausse même au niveau de héros dans "Gorr le loup", dessiné par Guy Counhaye d'après "le val de l'Amblève" de Marcellin la Garde, ou encore dans la série Yvain et Yvon que le verviétois Cadot a créée sur les scénarios de Bom et où l'un des jumeaux se métamorphose en loup aux yeux rouges.

Quant au cerf, celui qui l'a entendu bramer les soirs d'automne saura gré à François Craenhals d'avoir offert cette superbe image de l'animal bramant, les bois en feu, dans une attitude qui n'est pas sans rappeler celle du cerf de la légende de St-Hubert

Le cheval, cet autre représentant du bestiaire fantastique wallon, se rattache peut-être avec plus de prédilection à l'Ardenne et au pays mosan, grâce à la figure du Cheval Bayard ; c'est au nom de Bayard que répond le destrier du héros du "Signe Fatal" (L. et F. Funcken) ; c'est aussi ce Bayard aux bonds fabuleux qu'évoque le cheval sillonnant les clairières dans les aventures d'Yvain et Yvon (Cadot et Bom). Bayard et les quatre fils Aymon erreraient-ils encore dans nos esprits tout comme ils sont inscrits dans la toponymie wallonne ? Quel psychanalyste des sociétés interprétera la rémanence en cette douce Wallonie d'une épopée de vassaux rebelles contestant le pouvoir d'un empire ?

Et ainsi, au hasard des aventures et au gré de la fantaisie créatrice des auteurs, les cases se peuplent d'animaux divers : vipère, chouette clouée à une porte de grange, corbeau maléfique dans l'oeuvre de Comès. Animal mythique, le dragon fait à l'occasion des apparitions remarquées, notamment dans les histoires des Schtroumpfs, mais il s'enracine davantage lorsque, sous les traits d'un "Lumeçon montois" extravagant, il devient l'un des héros de "La geste de Gilles de Chin et du dragon de Mons" (P'tiluc). Et puis il y a ces coqs, passant là comme par mégarde, mais évoquant néanmoins les cruelles traditions des combats dans nos régions, à moins que ce ne soit le coq hardi, en gloire, figurant sur une tapisserie (Franklin Dehousse et Jamar, "le réfractaire") ou en dérision (Franquin, "Quatre histoires de Fantasio". L'escargot lui-même, cette gentille "caracole" namuroise, trouve de l'emploi, dans une BD de commande il est vrai, consacrée aux "150 ans d'avatars de la province de Namur" (par Bernadette Laloux, Claude Laverdure, Alain Streng et Christian Lamquet, Comité des fêtes de la Ville de Namur, Namur, 1980)

§5. Le décor de l'imaginaire

Entre le décor urbain passe-partout, les intérieurs standardisés et les espace intersidéraux, la bande dessinée pénètre parfois dans un paysage plus marqué par l'appartenance régionale. Ici, c'est l'enseigne "Boulets Frites" qui indique que l'action se passe à Liège et, si on en doutait encore, un panorama de la ville traversée par un fleuve s'accomapagne de la légende : "L'aube sur l'ardente cité" (François Walthéry, Laudec et Mittéi, "les culottes de fer" [Natacha]). Là, c'est l'extérieur imposant de la collégiale Ste-Waudru qui évoque Mons (P'tiluc, "La geste"...). Là encore, un petit bourg bâti sur un méandre d'une rivière encaissée suggère La Roche-en-Ardenne et les ruines de son château, à moins que ce ne soit Bouillon... (Gos, "Khéna et le Scrameustache. L'héritier de l'Inca")

Ailleurs, c'est toute l'action qui s'enracine dans un paysage : Bouillon, bien évidemment dans la biographie "Godefroid de Bouillon" (par Sirius). C'est aussi un village d'Ardenne, au moment du passage des troupes allemandes entre 1940 et 1945, qui est le théâtre des exploits du curé Laflûte (Laudec et Mittéi, "L'an 40"...). Quant à Chevalier Ardent, F. Craenhals le fait fréquemment chevaucher à travers les paysages somptueux d'une Ardenne boisée et sauvage.

Parmi les éléments remarquables de ce décor, les petites chapelles votives, que les Wallons appellent "potales", s'égrènent parfois le long des routes, marque familières laissées par les siècles de christianisme sur le paysage rural. Craenhals les parsème dans "Chevalier Ardent" ou dans la série "Pom et Teddy". On en retrouve également une, égarée, dans "Célestin Spéculoos. Les affreux." (Par Yann, Bodart et Morel)

Mais le décor de la Wallonie, marquée plus tôt et plus fort que beaucoup de régions voisines par la révolution industrielle, ne peut s'imaginer sans les stigmates de cette époque du fer du charbon, signes ambigus d'une prospérité industrielle, mais aussi de souffrances et de luttes sociales. Dans "Les douze travaux de Benoit Brisefer", Peyo et Walthéry font évoluer leurs héros dans une zone minière. Rien n'y manque : casques et habits de travail de mineurs, puits et galeries boisées, et surtout, dominant les maisons ouvrières, le terril et le châssis à molettes. P'tiluc, dans sa mise en images de "La geste de Gilles de Chin et du dragon de Mons" fait même de ce paysage de charbonnage des années 1950 un décor de cette évocation médiévale. Anachronisme ? A coup sûr ! Délire ? Sans doute pas ! Dira-t-on toute l'importance de ce passé sur les mentalités wallonnes ? Même après leur disparition du paysage wallon, terrils, wagonnets et surtout châssis à molettes restent toujours présents dans les esprits comme symboles d'une Wallonie industrielle et souffrante.

D. Etude de cas :"Tchantchès" de Walthéry

Le moment est maintenant venu de concrétiser par un exemple ce que nous avons étudié plus haut. Pour ce faire, il est important de signaler que dans l'oeuvre choisie ("Tchantchès" de Walthéry), l'auteur aborde une tranche d'un aspect de la vie wallonne de façon délibérée même si l'on peut certainement y trouver des éléments venu de son imaginaire - ce qui est quasi inévitable. Choisie, donc, pour raisons pratiques, elle nous permettra de montrer, à quel point, Walthéry s'identifie à sa région. Pour ce faire nous nous sommes constitués une grille d'analyse afin de mieux percevoir les conclusions à en déduire.

1. Grille d'analyse

Elle reprend de manière plus structurée les grands points que nous venons d'évoquer en cherchant à y faire correspondre des repères présents dans le livre et facilement identifiables.

A. Personnages (stéréotypes)

Mineurs - botteresse - curé en toge noire (image 1) - fou du village - Charlier à la jambe de bois : personnage historique - Tchantchès à la tête près du bonnet (= se fâche pour rien) - Les personnages non-wallons ne portent pas le même costume. - M. Delfosse : directeur de la mine. - Léopold Leloup : personnage qui a mis en scène Tchantchès. - Hubert Goffin : personnage historique qui a sauvé des mineurs. - Cacafugna : personnage historique qui effrayait les enfants

B. Linguistique

"Didjuu !" : juron en wallon (image 2) - "abie" -"bin" -"sais-tu ; savez-vous" - "sale gamin" - "marcatchou" - "M. Gigot" : patronyme wallon - "M'fi, biesse" - "Lambert" : nom typiquement wallon. - "avec ça" - "nanesse" - "gayette" : morceau de charbon - typiquement wallon - "Cutès Peures" : gouttez les poires ! - "Galants" : amoureux - "A c't heure" - "Biname" - "Sprontché" - "Aredje" - "poyon" : poussin - ...

C. écriture, onomatopée, style

"Hagn" : (= hagni : mordre) (image 3) - "hein": wallon du nord - "Sprotch": (= sprontcher), écriture où il fait transparaître l'accent du coin : écriture populaire, car le son que l'action engendre est traduit en wallon.

D. Système de référence idéologique

Démystification du clergé (insulte). (image 4) - Dérision sur les plus puissants qui abusent de la bonne foi des gens simple. - Ethique du travail - Wallon de gauche, on attaque le pouvoir ("capitalisse"). - Chacun se perçoit différent de l'autre mais cela n'empêche pas l'entente. (passage de la bagarre entre les wallons et flamands et de la réconciliation devant un verre de peket et de bière)

E. Géographie

Vue sur la Meuse (image 5) - "Cité ardente" (image 5) - "Pierreuse" - "Rue Surlet" - "Marché de la Batte" - vue sur les mines - vue sur les terrils

F. Décor

"Les potales" : petites chapelles (image 6) - fenêtres entourées de pierres bleues - beaucoup d'églises - moulins - cheminées - l'action se passe dans la rue

G. Traditions, habits, manger, boire

Peket (couverture) - foulard rouge à poids (image 7) - couvre-chef : typique pour faire homme, à l'époque. (image 7) - foulard de la botteresse - traditions des marionnettes liégeoises - proverbe : "le bon dieu qui joue aux quilles".

H. Bestiaire symbolique

Chat : symbole d'une forme de liberté ? (image 8) - symbole du taureau : force => allusion au coup de tête empoisonné de Tchantchès

I. Techniques de travail

Prédominance du bleu (image 9) - réalisme - dessin assez chargé : beaucoup de détails.

J. Conclusion

La grande caractéristique de Walthéry est de parsemer ses oeuvres de véritables tableaux géographiques. Dans "Tchantchès", cela se vérifie une fois de plus ! Maintes fois, il nous donnera un aperçu de ce qu'était la ville de Liège au XIXe siècle au travers de repères incontournables que sont entre autres la Meuse, le Marché de la Batte. Dans les "bulles", Walthéry fera allusion à la toponymie en citant des quartiers liégeois tels que "Pierreuse" à la page 6 ou encore "l'impasse enchâtre" à la page 8.

Pour ce qui est du décor, Walthéry s'inspire également de la Wallonie et de Liège en particulier : des "potales" (petites chapelles religieuses), des cheminées d'usines et des moulins à eau, des terrils et des mines - pour faire référence à la Wallonie industrielle - et les fenêtres entourées de pierres bleues, la présence d'églises...

La tradition wallonne et liégeoise y est également invoquées. Combien de fois ne voit-on pas Tchantchès avec un verre de peket à la main (v. couverture) ? La tenue vestimentaire des personnages respectent également la tradition : le couvre-chef (signe de virilité dans l'imaginaire de Walthéry), le foulard sur la tête de la botteresse, le foulard rouge à poids des ouvriers, le sarrau (le bleu de travail),... Walthéry n'oublie pas non plus de rappeler la tradition des marionnettes liégeoises (p.10) et inclut quelques proverbes liégeois ("C'est le bon dieu qui joue aux quilles" - p.20, ou encore "le lourd chat qui attrape la souris"...).

La bestiaire symbolique n'est pas oubliée : Tchantchès a un coup de tête empoisonné qui rappelle le taureau, symbole liégeois de la force. Un autre animal, le chat, est également évoqué. Même si il n'a apparemment rien de symbolique, peut-être Walthéry a-t-il voulu l'assimiler à l'indépendance, idée très présente dans l'esprit typique liégeois à l'époque.

Walthéry a également donné tantôt un caractère typiquement wallon, tantôt historiquement wallon à ses personnages. Ainsi, voit-on défiler des mineurs, des boteresses, un fou du village qui sont peut-être devenus des stéréotypes wallons liégeois typiques. Walthéry fera référence à Tchantchès, le héros de l'histoire, qui - on n'en est pas sûr - aurait existé. Le personnage de BD (et non le vrai), par sa complexité, symbolise le liégeois valeureux, paillard, fanfaron, soupe au lait, effronté, frustre, "spitant", justicier et tendre. Bref, c'est un personnage entier qui exprime l'esprit populaire liégeois de l'époque et peut-être encore aujourd'hui. On n'oubliera pas non plus le "marcatchou" (dieu des pêcheurs) ou encore le "cacafugna" (qui faisait peur aux enfants). Il dessinera ou évoquera également des personnages historiquement connus : Léopold Leloup, qui a eu la merveilleuse idée d'immortaliser Tchantchès en en faisant une marionnette ou encore Hubert Goffin, que Walthéry évoquera dans les "bulles" (p. 36 et 38), homme qui par son héroïsme sauva plusieurs mineurs de la mort.

Le langage n'a évidemment pas été oublié. On découvre là une richesse énorme de vocabulaire, d'expressions. Le parler wallon se traduira le plus souvent par des jurons ("Didjuuu, biesse"...). De-ci, de-là, les personnages emploieront également des expressions wallonnes non traduites par l'auteur ("cutès peures" 'gouttez mes poires', "biname" 'gentil', sprontché 'écrasé', "aredje" 'arrête'...). En outre, le français liégeois reste la langue majoritaire parlée par les personnages. Walthéry a voulu garder la saveur de ce français parlé par le peuple liégeois et a, donc, écrit les dialogues en essayant de faire transparaître l'accent du terroir et en y incluant des expressions typiques (sais-tu, savez-vous, m'fi, il a juste 10 ans, galants [=amoureux], avec ça [= en plus],...). Walthéry essaie toujours de parler le français liégeois cependant, il ne pourra s'empêcher - peut-être est-ce là involontaire de sa part - de montrer que le parler wallon est quelque part également influencé par le flamand ("un frisse peket" 'un peket frais')

L'onomatopée est également basée sur du wallon ("hagn" [= hagni : mordre], "sprotch" [= sprontcher : écraser].

De plus, pour le lecteur attentif, la trace de certaines références idéologiques en fait non seulement une oeuvre wallonne mais également une oeuvre où il exprimera sa vision des choses, peut-être wallonne et liégeoise également. Cette vision se traduit par différents éléments comme la démystification du clergé, la dérision envers les plus puissants qui abusent de la bonne foi des gens simples, l'ethique du travail, quelques allusions à la "gauche" et attaques contre le pouvoir (Tchantchès accuse le bruxellois de "capitalisse"... p.31) et l'idéologie du chef d'entreprise, caractérisé par le personnage de Delfosse (il se préoccupe plus de sa prestation que du véritable drame humain, c'est à dire les gens enfermés dans la mine... p.43), les relations d'ententes ou de mésententes entre Wallons et Flamands...

Enfin, terminons par la technique de travail, utilisée par Walthéry. Celui-ci nous montre une prédominance du bleu qui crée une ambiance laborieuse (apparenté au bleu de travail). Son dessin est rempli de détails décoratifs et son trait est assez large (par comparaison avec les lignes claires d'Hergé). Ainsi, en examinant la technique de Walthéry, on peut trouver peut-être un rapprochement avec les dessin de Jigé, un autre dessinateur wallon.

En somme, Walthéry ne craint pas de s'affirmer Liégeois et Wallon. Il magnifie le peuple de Liège et retrace la vie populaire liégeoise quotidienne. Il fait passer ses opinions sur l'identité régionale : un wallon est différent d'un flamand mais cela n'empêche pas une entente cordiale. Chacun doit s'affirmer tel qu'il est mais ne doit pas pour autant rejeter l'autre. De ce fait, il ignore également une forme de nationalisme belge qui, pour se donner bonne conscience, aurait tendance à gommer les identités régionales.

Enfin, le livre apparaît peut-être comme un savant mixage de ces 3 formes d'identité populaire, folkloriste et sociale dont nous avons relevé les caractéristiques plus haut.


E. Conclusion générale

- La Wallonie semble se définir depuis un certain nombre d'années du point de vue des ses habitants comme un peuple en continuelle opposition avec les Flamands - idée que l'on retrouve chez Walthéry (la bagarre entre Tchantchès et le Flamand) mais dont on ne parle pas généralement dans les BD wallonnes classiques.

- Géographiquement, la Wallonie symbolise souvent une terre de labeur caractérisée par un grand nombre de sites industriels à caractère principalement minier. Certains auteurs wallons comme Mitacq utilisent cette image pour créer leurs décors.

- En quoi le sentiment wallon a-t-il put influencer les BD wallonnes ? Peu de traces, en effet, par exemple du mouvement wallon. Il est intéressant de retenir aussi que ce mouvement préconise une Wallonie ouverte, tolérante, libre et démocrate fondé sur des bases citoyennes. La BD de Walthéry illustre cette disposition par la mise en scène du refus de l'oppression du plus fort sur le plus faible. Cette idée de la Wallonie est fort bien résumée dans le personnage de Tchantchès.

- Le wallon apparaît tout au long de notre histoire comme un élément important du sentiment wallon, notamment pour les expatriés qui le parlent encore aujourd'hui avec une fierté certaine (les Wallons du Wisconsin aux USA). À ce sujet, notre BD a plutôt oeuvré dans un sens contraire, puisque il y apparaît souvent déformé et dévalorisé : il sera le plus souvent la langue de tribus primitives, le volapuk des peuples exotiques.

- Le populisme romantique est assez fréquent dans la BD de Tchantchès. En effet, Tchantchès est l'image du liégeois éternel, gai, frondeur et vif au travail. D'ailleurs, dans cette BD, on ne voit que le monde de Liège. Toutefois, cet aspect de l'identité est très peu présent dans la BD wallonne prise au sens large.

- Le folklorisme caractérisé par les traditions, les fêtes, les carnavals. Cette partie de l'identité wallonne est très présente dans la BD wallonne en général mais sous une forme inconsciente. Lorsque l'auteur dessine des carnavals, représente des nains (dessinés souvent comme des nutons, qui sont fruits de la tradition wallonne), l'auteur assimile la plus part du temps ses connaissances régionales au trait de son dessin. Ce folklore est très important chez Tchantchès. En effet, Tchantchès est lui-même un élément historique de Liège, puisque c'est une marionnette.

- Le socialisme, la lutte historique des classes. Il est peut présent dans la BD wallonne. Par contre dans "Tchantchès", Walthéry y fait de claires allusions. Il dénonce le patron (dans le livre : le directeur de la mine) qui oublie la solidarité envers ses ouvriers lorqu'ils sont en danger. On peut noter également qu'à ce moment de l'histoire, ce sont les ouvriers qui prennent le pouvoir pour sauver la situation.

- On peut évoquer la singularité d'un héros wallon comme Spirou dont le nom signifie "espiègle" en wallon et qui vit encore aujourd'hui, créé des mains de différents dessinateurs.

- Les différents repères picturaux qui sont incontestablement présents dans la BD wallonne mais non de manière voulue et consciente.

Nous pouvons donc déclarer au terme de cette étude sans trop nous tromper que la bande dessinée francophone belge déploie, par son enracinement un imaginaire bien wallon.

L'inventaire, simplement esquissé ici, pourrait s'enrichir de façon considérable. Mais le travail n'est pas aisé, d'autant moins que, comme je l'ai déjà répété plusieurs fois, des créateurs wallons dans le courant des années 1960 durent se plier à certains impératifs du marché ; par exemple, on n'ignore pas que la maison Dupuis avait demandé, en vue de pénétrer plus largement les marchés francophones internationaux, de situer de préférence l'action dans un décor français (emblèmes et uniformes officiels, inscriptions sur les bâtiments publics, signalisation routière, etc.). C'est donc sous l'uniforme français qu'il faut parfois découvrir le réflexe wallon ou les senteurs du terroir.

Mais il y a plus important sans doute que cette somme de clins d'oeil et de connivences avec les gens du pays. Fille métisse de traditions enracinées mais aussi de la folle du logis, la bande dessinée est un hybride de quotidien et de merveilleux. Historiquement, la grande efflorescence que connut ce mode d'expression doit beaucoup à la Wallonie, qui fut, comme l'écrivait Jean-Maurice Dehousse, un "terreau pour bande dessinée". Serait-il concevable que, dans cette floraison, rien ne transparaisse du terreau nourricier ? Le vieux fonds des traditions, des légendes, des modes d'être de Wallonie a fourni au neuvième art une part non négligeable de ses décors, de ses personnages, de son bestiaire, de sa façon d'exprimer le rêve en image : postérité inespérée, dynamique et turbulente du vieil imaginaire wallon, signes d'identification incontestable à la Wallonie !


Bibliographie
  1. Léopold Génicot, Histoire et Identité culturelle in revue TOUDI n°1. Quenast, Centre d'Etudes Wallonnes, 1987 (pages 62 à 70).
  2. Léopold Génicot, Racines d'Espérance. Bruxelles, Edition Didier Hatier, 1986.
  3. Philippe Destatte, L'Identité wallonne : Essai sur l'Affirmation politique de la Wallonie (XIX - XXèmes siècles). Charleroi, Institut Jules Destrée, 1997.
  4. L. Courtois, L'imaginaire wallon dans la Bande dessinée. Louvain-la-Neuve, Fondation Humblet, 1991.
  5. L. Courtois, Identité wallonne et Bande dessinée. Louvain-la-Neuve, Fondation Humblet, 1990.
  6. J. Pirotte, Imaginaire wallon : Jalons pour une identité qui se construit. Louvain-la-Neuve, Fondation Humblet, 1991.
  7. A. Henry, Histoire des Mots : Wallon et Wallonie. Mont-sur-Marchienne, Institut Jules Destrée, 1990.
  8. F. Walthéry, Tchantchès. Lièges, Khani Editeur, 1988.


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