Depuis
1988, le Centre d’Étude de
l’Opinion de l’Université de
Liège (CLEO), a mené, sous la direction du
Professeur René Doutrelepont, une ligne de recherches sur
l’identité
wallonne basée sur des enquêtes quantitatives.
Récemment,
ce programme s’est diversifié
puisque depuis deux ans et demi, trois d’entre nous (Marc
Jacquemain,
Patrick Italiano, Dimitri Deflandre) revisitent la
réalité sociale
wallonne sous l’angle du capital social1.
René Doutrelepont est mort soudainement, il y a
un peu plus d’un an, sans avoir eu l’occasion de
réaliser un bilan de
ces 18 ans d’enquêtes, d’articles et de
réflexions. Le dossier qui suit
ne pourra pas, sans doute, combler cette lacune. Mais en nouant les
deux dimensions théoriques que constituent
l’identification à une
entité (théories de l’identité
sociale) et les formes d’affiliation à
des groupes ou réseaux relationnels (théories du
capital social), il se
veut un hommage à celui qui avait ouvert la voie.
En filigrane de tous ces textes, il y a une
triple conviction scientifique qui s’est
élaborée au fil de nos
recherches communes. La première conviction est que,
même dans une
région en déclin structurel comme la Wallonie,
peut-être pourrait-on
dire particulièrement dans une telle région, les
préoccupations
économiques ne peuvent occulter l’importance
centrale des formes du
lien social. L’imbrication des performances
économiques tant avec
l’identité qu’avec le capital social
plaide solidement pour l’hypothèse
d’une causalité à double sens : si une
région a besoin d’une économie
vigoureuse pour développer une identité et un lien
social forts, le
symétrique est tout aussi vrai.
La deuxième conviction est que l’analyse
statistique de données d’enquête a bien
quelque chose à nous dire sur
les deux dimensions théoriques en question.
L’idée de parler en termes
quantitatifs de capital social et d’identité
surprendra peut-être les
partisans d’une sociologie politique plus
interprétative. Pourtant, la
lecture du dossier montrera qu’une approche historique ou
compréhensive
de ces deux phénomènes a tout à gagner
à être complétée par un souci de
construire des indicateurs convaincants et d’analyser leurs
déterminants.
Pour cela, bien sûr, il faut renoncer à toute
vision « essentialiste » qui ferait de
l’identité ou du capital social
exclusivement le résultat de processus longs de
sédimentation
historique. Enseignant les théories de l’opinion
publique, René
Doutrelepont était bien placé pour savoir toute la
labilité de ces
phénomènes et nous voulons croire qu’il se
serait reconnu dans les
textes qui suivent. La troisième conviction scientifique est
donc une
conviction « méta », tenue pour triviale par
la grande majorité des
chercheurs en sciences sociales, mais si mal comprise en dehors de leur
milieu : le monde social est un construit et non un donné.
Comment
en vient-on à s’identifier à un groupe ?
Lorsque les Diables rouges ont
accédé à la demi-finale du
mundial
de football en 1986, la RTBF avait montré une voiture
parcourant à
grands coups de klaxon les rues de Bruxelles et dont les occupants,
tous congolais, hurlaient bien fort « on a gagné
» en brandissant le
drapeau belge. Mais qui était ce « on » ? Ce
« on », c’était « nous,
les Belges », bien évidemment. Or, probablement les
mêmes personnes qui
se sentaient belges ce jour-là dans l’euphorie de la
victoire
auraient-elles récusé le qualificatif dans la plupart
des autres
circonstances de leur vie.
Ce simple exemple montre l’importance du
contexte dans la possibilité d’identification
à un groupe.
Schématiquement, pour qu’une identification
à un groupe soit possible
dans une situation donnée, deux mécanismes
psychologiques entrent en
jeu : il faut que cette identification soit « disponible
», qu’elle
fasse partie du « stock » des identités
acquises par la personne au
cours de sa vie. Il faut ensuite que les circonstances se
prêtent à l’«
activation » d’une identification
particulière, plutôt que d’une autre.
Pour que quelqu’un puisse se dire wallon ou
belge par exemple, il faut que cette identification présente
un minimum
de pertinence par rapport à l’histoire de cette
personne. Dans le cas
présent, le simple fait de vivre en Belgique suffit, sans
même faire
référence à l’histoire du pays par
le passé colonial ou à une forme de
socialisation scolaire («
nos
ancêtres les Gaulois », apprenait-on aux
petits élèves
congolais ; pour d’autres pays d’origine, la
même identification est à
l’œuvre sans socialisation de ce genre). Ce sont
là certainement des
éléments suffisants de disponibilité :
l’identification à la Belgique
fait partie du « stock » des identités
possibles pour des congolais
vivant depuis un certain temps à Matonge, par exemple.
Mais ce sentiment d’appartenance au groupe des
Belges, là où il est disponible, n’est
jamais qu’une identification
parmi des centaines d’autres possibles. Dans beaucoup de
circonstances,
l’identification à un groupe professionnel
(« nous, les travailleurs
sociaux ») à un genre (« nous, les femmes
»), à un groupe d’âge («
nous, les jeunes) viendra plus naturellement à
l’esprit que
l’identification à une nation ou une
région. D’autre part, on se
présentera assez facilement comme « citoyen belge
» si l’on visite un
pays étranger ou que l’on y participe à une
réunion. Mais cela n’aura
guère de sens de le préciser si on tient une
réunion entre Belges en
Belgique. De la même façon, on se présentera
facilement comme « wallon
» dans une réunion bilingue alors que la
précision n’aurait pas de
signification dans une discussion entre gens de Liège et de
Charleroi.
Parmi la multitude des identités
disponibles,
c’est
donc le contexte qui va déterminer laquelle ou lesquelles
seront
activées.
On voit ainsi que la dynamique de l’identité
sociale s’appuie sur des temporalités
différentes :
- à long terme, la
disponibilité
des
identités se construit à la fois autour des
caractéristiques héritées
(sociales, culturelles ou biologiques) et des expériences de
vie d’une
personne. Ainsi, un noir américain pourra difficilement se
vivre
autrement que comme « noir ». La nature même
de la société américaine
rend cette identité omniprésente. Il reste que
même chez un noir
américain, de multiples autres identités co-existent
avec celle-là ;
- à moyen terme, la
saillance
d’une
identité va dépendre de la conjoncture
générale qui lui est reliée.
Ainsi, il était sans doute plus facile de se dire «
belge » en 2004, au
moment où la Belgique comme État prenait une position
plutôt en pointe
au niveau international (hostilité à la guerre en
Irak) qu’en 1997,
dans la foulée de l’affaire Dutroux (voir à
ce sujet les résultats de
nos enquêtes) ;
- à très court terme, l’
activation
d’une
identité particulière va dépendre du
contexte immédiat : un citoyen
belge se définira beaucoup plus vite comme « belge
» s’il est à
l’étranger que s’il est en Belgique
où, dans la plupart des contextes,
cela va de soi. De la même façon, un habitant
d’Ixelles se définira
comme ixellois à Bruxelles, mais à Paris, il dira
plus facilement «
j’habite Bruxelles ».
Évaluer
le sentiment d’appartenance
Étudier l’identité en contexte –
tâche qui serait plutôt dévolue à
une sociologie interprétative ou à
l’anthropologie – est donc une voie
extrêmement intéressante mais elle
se prête mal à une évaluation de
l’impact global du sentiment wallon,
flamand, belge ou européen à un moment donné
par exemple. L’intérêt de
l’enquête quantitative est
précisément qu’elle
homogénéise
le
contexte immédiat et on peut supposer qu’elle nous
donne accès plutôt à
la disponibilité de telle ou telle identité dans le
moyen ou long
terme. Ainsi, demander aux personnes interrogées si elles se
sentent «
fortement » wallonnes ou non, si c’est un sentiment
« fréquent » ou
non, si elles éprouvent de la « fierté
» relativement à cette
appartenance2 a bien une pertinence spécifique : le contexte
d’interrogation (la situation d’enquête)
étant, autant que faire se
peut, identique pour tout le monde, on pourra procéder
à des
comparaisons valides. Certes, savoir que dans la population wallonne,
tel pourcentage des répondants se sent « fortement
» wallon n’est pas
très indicateur
en
soi.
Mais savoir que c’est davantage (ou moins) que lors
d’une enquête
précédente, savoir que les jeunes éprouvent
moins (ou plus) ce
sentiment d’appartenance, qu’il n’a pas
la même diffusion chez les
actifs ou les inactifs, etc. nous donne des indications
précieuses sur
la manière dont ce sentiment d’appartenance se
répartit et évolue.
«
Plutôt belge » ou « Plutôt wallon
» ?
La théorie de l’identité
sociale suggère que les identifications
collectives sont multiples et se recoupent largement.
L’hypothèse que
l’on peut se sentir à la fois wallon, belge,
européen, etc. y trouve
donc un fondement théorique solide.
Pourtant, quasiment toutes les enquêtes se
présentent sous la forme « êtes-vous
d’abord
belge ou
d’abord
wallon ? ».
Elles introduisent ainsi une dimension immédiatement
comparative qui ne
correspond pas à la manière dont les personnes
interrogées vivent
l’imbrication de leurs identités. Les
résultats ici présentés ne
suivent pas ce schéma. On a interrogé les gens sur
les trois dimensions
évoquées plus haut (fréquence,
intensité, valorisation) sans introduire
cet aspect comparatif. Le résultat est sans équivoque
: les sentiments
d’appartenance sont tous positivement
corrélés. Autrement dit, ce sont,
en moyenne, les gens qui se sentent le plus fortement ou le plus
souvent belges qui se sentent aussi le plus fortement ou le plus
souvent wallons, européens, etc. Nous avons traduit ces
résultats en
disant que les identités wallonne, belge et
européennes sont
complémentaires plutôt que concurrentes.
Ce schéma, qui s’est vérifié au
cours de huit
enquêtes sur une période de plus de quinze ans, ne
peut forcément être
perçu lorsqu’on contraint les répondants
à
hiérarchiser
leurs
sentiments d’appartenance. Pourquoi dès lors les
questions sont-elles
posées sous la forme « plutôt…
plutôt » ? Parce que c’est ainsi
qu’est
fixé l’agenda politique et médiatique,
surtout – mais pas exclusivement
– au nord du pays : de bonne ou de mauvaise foi, les
commanditaires
d’enquête sont convaincus que la question se pose en
terme de
hiérarchie des appartenances (ou veulent qu’elle se
pose ainsi). Or
l’idée – qui passe parfois pour
naïve – que l’on peut être
«
sincèrement wallon, sincèrement belge et
sincèrement européen » est
bien celle qui transparaît à travers les chiffres
présentés ici. Il est
possible que, si la question était posée de cette
façon en Flandre, on
verrait un résultat du même ordre. Ainsi, dans un
sondage de
La Libre
Belgique
du 21 mars 2005, on pouvait vérifier que si 64 % des Flamands
souhaitent une Flandre plus indépendante et dotée de
plus de
compétence, ils sont 85 % à souhaiter une Belgique
unie. Au-delà de la
possible ambiguïté des questions, on peut imaginer
– mais cela
resterait à vérifier – que la
complémentarité des identités se
vérifierait aussi chez les Flamands, si on prenait la peine de
leur
poser la question.
Y
a-t-il des identités plus «
authentiques » que d’autres ?
La définition de l’identité
adoptée ici est donc très psychosociale dans son
fondement (voir annexe
ci-dessous). Elle n’entend pas pour autant minimiser
l’importance des
aspects « holistes » de la construction identitaire
et, en particulier,
des institutions, des symboles, des récits dans lesquels elle
s’incarne, et de leur construction à travers les
événements
historiques. Ce sont ces éléments, notamment qui
expliquent la
construction du « stock d’identifications »
disponible au sein d’une
population donnée.
Mais aussi essentiels soient-ils, ces aspects
sont trop souvent chargés d’une valeur explicative
au premier degré.
Dès lors, la question de « la primauté
» prend une valeur tout à fait
excessive : on peut discuter longuement pour savoir si
l’idée de «
Belgique » est plus ou moins ancienne que celle de «
Flandre » ou de «
Wallonie », cela ne nous aidera pas forcément
à comprendre la
dynamique, aujourd’hui, de l’identification
à chacune de ces trois
entités.
Le sociologue n’a pas à évaluer la
validité de
ce genre d’affirmations historiques. Par contre, il
s’intéressera à
leur aspect
performatif
: indépendamment de ce que fut historiquement la Bataille des
Éperons
d’Or en 1302, la place qu’elle prend dans
l’imaginaire des Flamands
d’aujourd’hui n’est pas sans
conséquence sur l’identité flamande la
plus contemporaine. Et de même, la référence
à la Wallonie conquérante
de la Révolution industrielle peut déboucher sur un
sentiment
d’appartenance à la Wallonie,
indépendamment, à nouveau de ce que fut
la réalité de cette époque.
Pour le sociologue, la construction d’une
identité collective n’est jamais le simple produit
d’une sorte de
sédimentation historique : elle est un
processus continu de
sélection
et de ré-appropriation des éléments
historiques guidé par les
stratégies d’acteurs sociaux, politiques,
économiques, médiatiques.
Ainsi, il y avait sans doute des raisons historiques à
l’hostilité
entre Serbes et Croates dans l’ancienne Yougoslavie. Mais les
stratégies ultra-nationalistes des dirigeants serbes et
croates, dont
l’objectif était avant tout d’assurer leur
pouvoir dans la période
suivant la mort de Tito, joua certainement un rôle
décisif dans la
cristallisation de ces identités. À une autre
échelle, on peut trouver
de multiples antécédents à
l’idée d’une identité «
européenne » (depuis
l’Empire de Charlemagne jusqu’à celui de
Napoléon, en passant par le
cosmopolitisme de la Renaissance et des Lumières). Mais on
voit bien
aujourd’hui que l’identification des citoyens
à l’Europe peut évoluer
rapidement sur de courts laps de temps en fonction des thèmes
de
campagne choisis par les acteurs politiques ou du ton des
médias.
La définition « minimale » de
l’identité comme
sentiment d’appartenance laisse toutes ces questions
ouvertes. Elle
vise simplement à construire des indicateurs (partiels)
d’identification adaptés à une approche
quantitative. Elle permet au
moins d’éviter la querelle «
métaphysique » de l’authenticité.
Du point
de vue adopté ici, il n’y a pas des
identités plus « authentiques » que
d’autres. Nous ne cherchons donc pas à
découvrir les « racines
profondes » de l’identité wallonne, ce qui
serait tout un autre
travail, mais à établir dans quelle mesure
l’identification à la
Wallonie fonctionne, et prend une acuité différente
selon les
différents moments ou selon les différentes
catégories au sein de la
population.
Annexe
: La théorie de l’identité sociale
Qu’est-ce que « l’identité
sociale
» ? Du point de vue psychosociologique retenu pour les
enquêtes, c’est,
pour le dire schématiquement, la partie de la
définition de soi qui
vient de l’ensemble des groupes auxquels on est susceptible
de
s’identifier.
Du point de vue de la tradition de recherche
qui sert de base aux enquêtes du CLEO, à la base de
l’identité se
trouve le mécanisme de la catégorisation :
l’être humain, pour s’y
retrouver dans le monde social, catégorise les personnes comme
il
catégorise les objets pour s’y retrouver dans le
monde physique. Ainsi,
par exemple, si nous devons demander un renseignement dans un
hôpital,
la catégorie « personnel médical »
immédiatement remarquable par sa
blouse blanche est tout de suite « saillante » (alors
qu’elle pourrait
ne pas l’être dans un autre contexte).
L’identification sociale est le simple fait de
se percevoir soi-même comme membre d’une
catégorie sociale ainsi
constituée. On peut s’identifier à de
multiples groupes, dont beaucoup
ne sont pas donnés
a
priori. À côté de
catégories qui nous paraissent «
évidentes » comme le sexe, la nationalité,
le groupe d’âge, la
catégorie professionnelle, qui interviennent dans de
nombreuses
circonstances, des identifications moins évidentes
a priori peuvent
devenir essentielles : on peut s’identifier aux fans
d’un club de
football ou d’une vedette ; on peut s’identifier
à un groupe de malades
(songeons aux Alcooliques Anonymes) ; à une pratique
culturelle (les
colombophiles ou les amateurs d’opéra…),
etc.
« L’identité sociale »
d’une personne est ainsi
définie schématiquement par l’ensemble des
groupes auxquels elle est
susceptible de s’identifier. C’est le contexte qui
détermine parmi
toutes les composantes de l’identité sociale,
lesquelles seront
activées ou non à un moment donné.
Pour une définition plus rigoureuse de
l’identité sociale, voir Hogg (M.) et Abrams (D.),
Social identifications : Social
psychology of intergroup relations and group processes,
London, Routledge, 1988.
Notes
1. Recherche menée en
collaboration avec l’IWEPS (Institut Wallon de
l’Évaluation, de la Prospective et de la
Statistique). Pour un premier
exposé des résultats voir : Houard (J.), Jacquemain
(M.) :
Capital social
et dynamique
régionale, Bruxelles, De Boeck
Université, 2006. Cette
recherche se poursuit actuellement sous l’angle qualitatif.
2. Toutes ces échelles sont bien sûr
modulées :
on évalue ainsi l’intensité du sentiment
d’appartenance (faible, moyen,
fort), sa fréquence (jamais, parfois, souvent, très
souvent, tout le
temps), la fierté qui est en résulte (
très fier,
plutôt fier, plutôt
peu fier, pas fier du tout).
Pour
citer cet article
Marc Jacquemain, Patrick Italiano, Frédéric
Heselmans, Michel
Vandekeere, Dimitri Deflandre et Isabelle Willems. «
Introduction. Les
racines de l’identité collective ».
Fédéralisme
Régionalisme,
Volume 6 : 2005-2006 - Affiliations, engagements, identités :
l'exemple
wallon.
Source