Le Coq hardi wallon de Pierre Paulus, photographie de l'original
 L'heure d'un tri-régionalisme accompli 
Plutôt que de se projeter dans l'après-Belgique, il faut laisser d'abord ses chances à une Belgique entièrement tri-régionalisée où le régionalisme wallon sera syno­nyme d'un projet de société ambitieux et où la coopération entre la Wallonie et Bruxelles sera fondée sur le respect du profil culturel et social spécifique à chacune des deux Régions.

Le Mouvement du Manifeste wallon (MMW) a fait preuve depuis vingt-cinq ans d'un engagement constant visant l'enrichissement des compétences politiques du pouvoir régional wallon par le transfert des compétences, initia­lement confiées à la Communauté française de Belgique, en matière de culture, d'enseignement et de médias. Ce rappel étant fait, il est important de se demander ensuite si, au travers de cette très ferme ligne de pensée et d'action, le MMW aurait également mené de la sorte, bien avant un grand nombre d'autres acteurs politiques, une réflexion prospective et avant-gardiste sur un « au-de­là de la Belgique ». Nous pensons qu'il faut plutôt répondre par la négative à cette question, car l'option wallonne choisie dès l'abord par notre mouvement entendait mettre d'abord en cause une certaine Belgique d'hier, plus que se projeter d'emblée dans une « après-Belgique ».

POUR UNE BELGIQUE TRI-RÉGIONALE

L'objectif sans cesse poursuivi par le MMW se centre en effet sur l'obten­tion des conditions intégrales, incluant pour la Wallonie le pouvoir régional de se façonner un « capital symbolique » et une image valorisante d'elle-même, jugées indispensables pour garantir l'aboutissement du redressement économi­que et social wallon dans un intervalle de temps crédible et maîtrisé.

Il est donc à présent urgent que les responsables politiques réalisent une bonne fois que ce que l'on appelle le régionalisme wallon — qui trouve de plus en plus son pendant en Région bruxelloise — s'inscrit en réalité dans la vision d'un projet sociétal constructif qui, non seulement n'implique pas de choix anticipé sur une forme hypothétique d'institutions d'après-Belgique, mais constitue au contraire, par lui-même, un facteur efficient capable de guider le processus de refondation de l'État belge sans que l'on débouche sur la liquidation de celui-ci.

Une des conclusions importantes à tirer de cette analyse est — aussi pa­radoxal que cela puisse paraître — qu'il faut désormais ranger au nombre des forces oeuvrant aujourd'hui objectivement à l'effacement de l'État belge, non seulement les formations et mouvements politiques flamands affichant clai­rement cet objectif de rupture radicale, mais aussi les tenants inconditionnels de la Communauté française de Belgique, en tant qu'institution restant suspendue au rêve d'une Belgique à dominante francophone avalée par l'histoire, mais aussi cause de cette dualité institutionnelle qui par elle-même hypothè­que en permanence la réussite des entreprises de redressement menées tant en Wallonie qu'à Bruxelles.

Pour le MMW, il est donc bien plus urgent de travailler tout de suite à l'avènement prochain d'une Belgique fondamentalement tri-régionale (voire quadri-régionale), comprenant une Wallonie pleinement décidée à vivre dans tous les sens de ce terme, qu'à s'interroger sur la question de portée plutôt aca­démique des formes d'hypothétiques institutions d'après-Belgique.

Autrement dit, il est, pour le MMW, particulièrement rationnel, légitime et pacifiant de jouer d'abord pleinement le « jeu » d'une Belgique refon­dée sur une base enfin clairement tri-(ou quadri)régionale — qui suppose le retrait, à terme rapproché, de l'« artefact » institutionnel inhibant qu'est la Communauté française de Belgique —, avant de consentir à se prêter, en finale, à une réflexion vraiment sérieuse sur les configurations souhaitables d'entités politiques qui apparaîtraient, à terme, effectivement appelées à remplacer no­tre État actuel.

FONDER LA COOPÉRATION ENTRE LA WALLONIE ET BRUXELLES SUR LE RESPECT DE LEURS PROFILS CULTUREL ET SOCIAL SPÉCIFIQUES

La nécessaire réforme de l'État belge doit avant tout être considérée com­me une émancipation de la Wallonie, de Bruxelles et de la Flandre. L'idéologie communautaire — front francophone contre Flamands — doit laisser place à de nouveaux modes de coopération entre trois États-Régions autonomes et souverains. En ce qui concerne la Wallonie et Bruxelles, toute tentative de reproduire un carcan institutionnel francophone commun est vouée à l'échec. Ces deux Régions s'enrichissent des nombreuses populations immigrées et doi­vent fonder leurs projets culturels à partir de ces réalités vécue.

Le seul critère réducteur de la langue française ne suffit pas à définir une identité culturelle. Le concept même de francophonie s'imprègne de forts re­lents néocolonialistes ou néoimpérialistes : demandez à un cinéaste burkinabé ou à un écrivain antillais s'ils se considèrent comme des auteurs francopho­nes ! Pourtant, c'est bien dans cette impasse que l'on continue à vouloir enfermer les créateurs de Wallonie. Le redressement wallon tant appelé ne pourra réussir pleinement que si la Wallonie obtient la maîtrise de son enseignement et de sa culture. Pensons à Euskadi (Pays basque), pays de vieille industrialisa­tion, dont le symbole du relèvement est la construction du « futuriste » musée Guggenheim à Bilbao.

Les éléments communs pour construire une solidarité entre la Wallonie et Bruxelles ne surgiront nullement d'un quelconque héritage « belge fran­cophone » commun. Un Borain se sentira toujours plus proche des Chtis de Dany Boon que de Mme Beulemans. Ces liens nouveaux reposeront sur une reconnaissance mutuelle des faits historiques et des valeurs démocratiques à partir desquels se sont forgées les sociétés civiles wallonne et bruxelloise. L'enseignement devrait par exemple valoriser le rôle de Bruxelles dans l'évic­tion du rexisme et les solidarités sociales entre Wallons et Bruxellois lors de l'« affaire royale » et des grèves de 1960-1961.

Les liens entre ces deux États autonomes devraient prendre la forme d'un traité de coopération. Ce texte fondateur rappellera les valeurs et grands prin­cipes communs et définira les divers domaines et matières (mobilité, fiscalité, enseignement...) où les deux Régions souhaitent se concerter, se coordonner ou appliquer une gestion commune. Ce traité n'est pas exclusif. La Wallonie développe déjà des accords avec ses autres voisins et renforcera ses partenariats notamment avec la Flandre, les Pays-Bas, l'Allemagne, le Grand-Duché du Luxembourg et la France.

QUELLES MESURES PRIORITAIRES ?

En cohérence avec son choix politique wallon fondamental, le MMW met en exergue un ensemble de réformes urgentes relevant de domaines d'action complémentaires, à savoir, premièrement, entamer la réflexion sur le rôle et les tâches de l'institution provinciale, à la fois en tant qu'instance politique, en clair, l'élection des conseils provinciaux a-t-elle encore un sens ?, mais aussi en tant qu'échelon administratif : que faut-il transférer à la Région, aux communes ou aux communautés urbaines, et quel réseau institutionnel nouveau de niveau sous-régional faut-il instituer comme interface appropriée et dynamisante en­tre le pouvoir local et le pouvoir régional ? Ce débat doit permettre l'émergence d'une nouvelle gouvernance en Wallonie, dont on connaît assez l'importance cruciale.

Deuxièmement, les manifestes wallon et bruxellois insistent sur le ca­ractère vital d'une gestion par les Régions des compétences culturelles au sens strict, et au sens large, afin de mettre en oeuvre un projet sociétal cohérent, et dynami­ser véritablement les politiques de redressement économique régional.

D'abord, selon nous, les programmes scolaires et culturels doivent in­suffler une compréhension vivante et concrète de la Wallonie : enraciner les Wallons dans leurs oeuvres, comprendre leur patrimoine littéraire, artistique, religieux et technique, analyser la grandeur, le déclin et le redressement de l'économie wallonne, dépasser un sentiment de déclin par une réappropria­tion valorisante de l'espace culturel wallon, comprendre les luttes sociales et politiques qui ont mené au fédéralisme et le rôle des différentes institutions, remédier à un enseignement inégalitaire, aux résultats insuffisants, et en outre très (trop) peu tourné vers les valeurs de créativité, sur le plan tant artistique qu'économique.

Ensuite, il est également nécessaire de changer les politiques des com­missions de l'actuelle Communauté française — cinéma, littérature, théâtre — et de modifier les cahiers des charges des centres culturels, théâtres et com­pagnies subventionnés afin d'accorder une place nettement circonscrite à la création wallonne. Le gouvernement wallon doit reconnaître les artistes par une politique de soutien — prix, séjours à l'étranger, bourses — et mener une politique éditoriale visant à encourager les essais, l'histoire des idées, l'appro­che de la modernité et de la postmodernité en Wallonie.

TÉLÉVISION WALLONIE-BRUXELLES

Enfin, une nouvelle politique audiovisuelle doit rééquilibrer les missions de la RTBF. La promotion exclusive d'un cadre de référence « belge francophone » prive les citoyens bruxellois et wallons (public majoritaire) d'une valorisa­tion explicite de leurs espaces culturels vécus. Ce service public, largement fi­nancé par les Wallons, doit rendre visibles les initiatives sociales et culturelles propres à la Wallonie et à Bruxelles. Vu l'actuelle accumulation d'équipements sur le site bruxellois de Reyers, la création d'une télévision publique wallonne imposerait des investissements considérables au budget régional, alors que le changement d'autorité de tutelle ne demande qu'une énergie politique. Il em­porterait aussi la nécessaire modification de la tutelle sur les télévisions locales. En matière de télévision, l'organisation ne serait plus communautaire, mais birégionale à l'image des domaines aux franges de la culture que gère déjà l'Of­fice de promotion du tourisme, qui dépend à la fois de la Région wallonne et de la Région de Bruxelles-Capitale (via la Cocof). Les deux Régions — chacune selon sa représentativité — fixeraient une feuille de route de cette « Télévision Wallonie-Bruxelles ».

Pour l'information en télévision, en radio et via internet, il ne serait pas nécessaire de remettre en cause la réforme structurelle que la RTBF engage actuellement : tout ce que collecte l'ensemble des journalistes aboutira dès la mi-2008 à une salle des nouvelles centrale (« newsroom ») où toutes les chaînes TV, radio et Web iront puiser librement. il suffit d'organiser une affiliation de ces chaînes clientes à la salle des nouvelles, qui pourrait elle-même disposer de l'autonomie juridique sous double tutelle régionale. Les radios comme les sites internet dépendraient de deux opérateurs publics, l'un pour la Wallonie, l'autre pour Bruxelles, chacun sous tutelle de sa Région. Libre à chacune des deux Régions de décliner le nombre de chaînes de radio et sites internet qu'elle financerait en propre (en ce compris les décrochages). Libre à elles de se fédérer pour lancer une chaîne radio ou web « de Wallonie et de Bruxelles » à l'instar de la télévision, comme en matière d'expression musicale (classique, jazz, rock, electro, chanson...). Les implantations existent en Wallonie. Les investissements seraient réduits. Il s'agit essentiellement de transformer des structures de gestion. Dans un souci d'optimisation des coûts, la diffusion des émissions pourrait être confiée à un seul diffuseur public, mul­timédias et multi-standards. Comparable à TDF, Télédiffusion de France, il reprendrait la gestion des émetteurs et canaux existants.

Ce mode de production plus souple permettra de mieux couvrir et déve­lopper les sujets qui intéressent les publics wallon et/ou bruxellois. Les entités fédérées gèrent aujourd'hui plus de 50 % des compétences de l'État. La demande d'information sur la vie politique, économique, sociale et culturelle spécifique à la Wallonie ou à Bruxelles ne fera que croître au fur et à mesure du renforcement des compétences régionales. 

Le 25 mars 2008

Pour le Mouvement du Manifeste wallon,
François André, Jean Louvet, Dominique Nahoé et Yves Wézel.
Ce texte a été publié dans la Revue Nouvelle d'avril 2008.

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Déclaration pour un projet politique mobilisateur de la société wallonne

Assemblée du 29 février 2008, Centre de Congrès, place d'Armes à Namur

Le drapeau du coq wallon au-dessus du Parlement wallonNous, citoyennes et citoyens de Wallonie, issus du monde politique, économique, social, culturel et associatif, militants du Mouvement wallon et acteurs de notre société dans sa diversité, réunis ce 29 février 2008 à Namur, à titre individuel ou comme représentants de divers groupements, voulons faire entendre notre voix dans le débat institutionnel actuel qui influencera directement sur l'avenir de notre Région.

À cette fin, nous avons adopté la présente Déclaration qui, dans le cadre des négociations en cours et des réflexions qui seront menées au sein du Parlement wallon, réaffirme les principes fondamentaux sur lesquels nous voulons construire l'avenir de la Wallonie :

§ 1er Partant des constats que :

1) La mise en place d'une fédération francophone, c'est-à-dire un seul gouvernement et un seul parlement pour les Wallons et Bruxellois francophones, comme déjà tenté en 1985, aura pour conséquences principales :

- la liquidation des institutions de la Wallonie, représentation légitime des Wallons, porteuses de notre redressement ;

- la Région de Bruxelles-Capitale deviendrait la seule à conserver un gouvernement autonome.

2) La Région constitue la réalité de référence pour les Wallons comme pour les Bruxellois, à la fois comme élément d'identification et comme moteur de leur stratégie de développement ;

3) La solidarité entre la Wallonie et Bruxelles ne peut avoir pour prix la suppression ou l'occultation d'une des deux entités, mais elle doit, au contraire, respecter l'identité et les intérêts propres des deux populations et des deux Régions ;

4) L'institution communautaire, basée seulement sur la langue et la culture est porteuse d'enfermement et de repli identitaires. Incapable de répondre aux aspirations à la reconnaissance des populations qui la composent, elle n'a jamais été, en près de quarante ans, et ne sera jamais à même de déclencher une mobilisation citoyenne capable de générer tant un «vouloir vivre ensemble » que l'accélération de la rénovation de la Wallonie.

§ 2 Nous estimons que :

1) Il est temps de laisser derrière nous un État belge où deux Communautés se font face, pour mettre les institutions en phase avec la réalité de la population du pays, en permettant l'épanouissement de trois Régions, chacune avec son identité propre, des institutions cohérentes et la capacité de développer des coopérations efficaces, car tissées entre des partenaires égaux ;

2) La maîtrise et la gestion par la Wallonie des compétences culturelles au sens large à savoir l'enseignement, la recherche, la politique culturelle et sportive et les médias, est un facteur indispensable à la définition d'un véritable projet de développement régional cohérent et intégrant les dimensions économiques, sociales, environnementales, éducatives, sportives et culturelles ;

3) La poursuite et l'approdondissement du mouvement entamé dans la foulée de la réforme de 1993 (transfert de l'exercice de compétences, avec les moyens budgétaires afférents, de la Communauté française à la Wallonie et la Cocof) constituent une progression logique vers l'exercice de toutes les compétences communautaires par l'institution régionale, et ce tant en Wallonie qu'à Bruxelles ;

4) La solidarité et la complémentarité entre la Wallonie et Bruxelles peuvent se matérialiser et se renforcer de manière réellement efficace par une collaboration large de Région à Région, sans impliquer, par définition, leur dilution au sein d'institutions communes ;

5) Pour assurer une solidarité Wallonie-Bruxelles mutuellement profitable, l'adoption d'une norme commune concrétisant la volonté de coopération sous la forme d'un « traité » constitue une voie possible. Ce large accord de coopération réglera les objectifs communs, les domaines et modes de coopération, ainsi que les formes de la relation entre la Wallonie et Bruxelles ;

6) La tenue, à des moments distincts, des élections fédérales et des élections régionales est l'un des fondements du fédéralisme ;

7) Enfin, la Wallonie doit être à même de pouvoir mener un débat sur l'organisation politique et administrative optimale de son territoire, comme, par exemple, le rôle de l'institution provinciale.

§ 3 Nous considérons que :

1) La liste des compétences fédérales devra être établie de manière limitative tout en garantissant une fiscalité des entreprises identiques dans l'ensemble du pays et en renforçant la solidarité inter-personnelle et l'unicité du droit au travail, appréhendés, tous deux, dans un sens large, et ce pour l'ensemble des travailleurs, indépendamment de leur lieu de travail ou de domicile ;

2) Une « re-fédéralisation » de compétences exercées par les entités fédérées - par exemple le commerce extérieur ou la coopération au développement - nous paraît inutile, la gestion de ces matières s'étant révélée efficace au niveau régional et n'a nullement empêché le développement de collaboration sur ces matières entre les Régions ;

3) Le transfert complet de compétences déjà largement régionalisée constituerait une évolution logique dans une optique de renforcement de la cohérence donc de l'efficacité des politiques régionales ;

4) La mise en place d'une circonscription électorale fédérale unique ne sera qu'un affaiblissement du fait politique régional, un renforcement de la représentation flamande et un pas de plus vers l'ultra-personnalisation de la vie politique au détriment du débat de fond et ce sans résoudre en rien les divergences existant entre les communautés.

Nous, citoyennes et citoyens de Wallonie, issus des mondes politique, économique, social, culturel et associatif, militants wallons et acteurs de notre société dans sa diversité, prenons l'engagement, chacun à notre niveau de responsabilité, tant du point de vue personnel que collectif, de défendre et de diffuser auprès du plus grand nombre les grands principes de la présente Déclaration.

Fait à Namur, capitale de la Wallonie, le 29 février 2008.

 Résolution sur la Déclaration pour un projet politique mobilisateur de la société wallonne 

Nous, citoyennes et citoyens de Wallonie, issus du monde politique, économique, social, culturel et associatif, militants du Mouvement wallon et acteurs de notre société dans sa diversité, réunis ce 29 février 2008 à Namur, à titre individuel ou comme représentants de divers groupements, voulons faire entendre notre voix dans le débat institutionnel actuel qui influencera directement l'avenir de notre région.

Nous marquons notre approbation à la Déclaration pour un projet mobilisateur de la société wallonne et demandons de :

Nous, citoyennes et citoyens de Wallonie, prenons l'engagement, chacun à notre niveau de responsabilité, tant du point de vue personnel que collectif, de défendre et de diffuser auprès du plus grand nombre les principes de la présente Déclaration.

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