Mais ce projet n’a pas été mis en œuvre. En tout état de cause, celui qui se construit depuis plus de 20 ans en est l’antithèse. L’Europe à laquelle aspirait la gauche rouge et verte est malade, profondément contaminée par le virus du néolibéralisme. Seule avance encore à pas forcés la construction d’une Europe capitaliste tendant vers un seul but, la compétitivité et la recherche du profit privé. Le leitmotiv central est l’ouverture des marchés, de tous les marchés. Des pans entiers de l’économie jadis préservés pour le bien commun et gérés par le secteur public sont ouverts à la concurrence « libre et non faussée » (c’est-à-dire sans limite), laquelle est l’alpha et l’oméga de la Commission européenne. Au FMI et à l’OMC, ce sont des sociaux-démocrates européens (Dominique Strauss-Kahn et Pascal Lamy) qui dessinent les contours d’un monde « marchandisé » à l’extrême dans lequel les richesses s’amoncellent sans que reculent les inégalités, bien au contraire, tout en détruisant les équilibres écologiques indispensables à la survie de l’humanité.
Au sein même de l’Europe, les États membres se font une concurrence féroce. Après les délocalisations vers l’Irlande, nous connaissons aujourd’hui les délocalisations vers les États de l’ancien bloc de l’Est. L’harmonisation fiscale se fait par le bas. Les États rivalisent d’ingénieries fiscales afin d’attirer les investisseurs étrangers aux dépens de leurs voisins européens, comme la Belgique avec les intérêts notionnels.
La dimension écologique est elle aussi complètement ignorée. Le développement durable est mis à toutes les sauces pour justifier une course aux profits qui nous mène droit dans le mur. On répond aux conséquences néfastes du productivisme par une croyance démesurée dans la technologie, les enjeux économiques à court terme prévalant sur le principe de précaution.
Un nombre croissant de citoyens, conscients de la logique actuelle, ou simplement victimes de ses effets, veut que cela cesse. Ils disent « non » à cette Europe-là. Certains tombent dans un repli identitaire mais beaucoup le font au contraire parce qu’ils se font une autre idée de la solidarité internationale.
Ce refus s’exprime par un taux d’abstention record lors des élections européennes. Il s’est exprimé également en France et aux Pays-Bas, des pays fondateurs de l’Europe qui ont pris le soin d’informer (pas toujours avec impartialité) et de consulter leurs populations sur ce qui était le dernier grand chantier européen, le Traité pour une constitution européenne (TCE).
Au lendemain des « non », de nombreuses élites politiques et économiques de ces pays ont affirmé qu’il fallait mieux informer, être plus pédagogues. Cependant, les autorités de ces pays sont en train de choisir une voie diamétralement opposée. Le traité de Lisbonne, qui est de l’aveu même de ses rédacteurs une copie conforme du TCE, est imposé sans consultation, sans débat, à la sauvette. Pourtant, selon une étude publiée en octobre 2007 par le Financial Times sur cinq pays européens, une nette majorité de citoyens sont pour une consultation de la population sur le traité de Lisbonne. Précédent très dangereux, on nie ici toute participation populaire à un choix de société important. On entend dire çà et là que les populations ne seraient pas à même d’appréhender la complexité et les enjeux de l’UE actuelle. En réalité, derrière cet argument se cachent la peur du verdict populaire et une attitude élitiste. Cela rappelle le refus de donner le droit de vote aux femmes sous prétexte qu’elles n’étaient pas préparées à l’exercer.
En 2005, nos autorités politiques avaient déjà refusé toute consultation populaire et avaient ratifié le TCE en catimini. Une nouvelle fois, aucune consultation populaire n’est organisée et les parlementaires devront se contenter d’entendre la voix de partisans du traité de Lisbonne censés exprimer l’avis de la société civile. Ainsi, le 14 mai prochain, seul Franklin Dehousse, partisan avéré du texte, sera entendu au parlement wallon. Cette attitude des pouvoirs publics belges constitue ni plus ni moins une atteinte à la liberté d’expression du peuple belge et donc à la démocratie.
Un texte aux implications majeures, que l’on y soit favorable ou non, sera voté comme une simple loi, mais, à la différence d’une loi, deviendra intouchable et ne pourra plus être modifié par le parlement belge. Bien sûr le Conseil d’État belge a mis les législateurs en garde : tous les textes qu’ils voteront pourront désormais être modifiés par une autorité « supérieure » qui n’aura même pas l’obligation de les prévenir.
Cette politique de l’autruche permet sans doute de prolonger la logique actuelle, d’ancrer un peu plus encore pour un temps l’Europe dans le projet néolibéral cher à certaines élites économiques. Mais cette Europe qui refuse le débat démocratique et demeure sourde aux protestations qui se font jour est d’ores et déjà condamnée. Sauf recours à la dictature, il y aura toujours un espace où s’engouffrera la contestation.
Parce que nous sommes Européens et parce que nous ne voulons pas que ce soit le repli nationaliste qui triomphe (comme en Italie), nous continuons de nous opposer de toutes nos forces à celles et ceux qui dénaturent le projet d’une autre Europe, sociale, écologique, culturelle et économique, la véritable Europe des peuples. Nous continuons également de penser qu’un texte aux implications majeures comme le traité de Lisbonne qui aborde des questions centrales comme les choix militaires, la nature des pouvoirs législatifs et exécutifs au niveau de l’UE, l’indépendance de la Banque centrale européenne ou encore l’avenir des services publics et autres sujets capitaux, mérite en démocratie d’être débattu avec équité et en profondeur avec la population.
Age est une plate-forme
européenne regroupant 150 associations de seniors,
elle a été
créée en 2001
dans le cadre du programme Progress
de la Commission. Elle porte la voix des
aînés auprès des institutions
européennes et compte parmi ses membres l'UCP, le mouvement social des
aînés.
Olivier le Bussy
Mis
en ligne le 15/05/2008
Trop centrée sur l'économie, et pas assez attentive aux questions sociales; porteuse de valeurs humaines et civiques, mais trop faible politiquement et éloignée des citoyens. Telle est l'Union européenne perçue par les personnes âgées, selon une enquête menée par l'UCP, le mouvement social des aînés - au sein des représentations locales de Bruxelles, Liège, Namur et La Louvière.
L'enquête révèle que les cheveux blancs attendent de l'UE qu'elle assure la pérennité de la sécurité sociale. "Ils se sont battus pour ce système et entendent bien protéger les acquis sociaux qui en découlent", précise la sociologue Charlotte Royen, qui a piloté le projet. A leurs yeux, l'Union fait trop peu de cas de leurs préoccupations concrètes : le logement, l'accès aux soins de santé et les pensions. Ils plaident d'ailleurs pour une harmonisation des niveaux de pensions à travers l'UE et souhaitent la création d'un fonds de vieillissement européen, semblable à celui mis en place par la Belgique. "La création d'un tel fonds est rendue indispensable pour faire face au papy-boom européen", justifie Christian Dhanis, président fédéral de l'UPC. Lequel souligne que si l'on veut inciter les gens à travailler plus longtemps, une priorité européenne, et réduire les départs anticipés à la retraite, il est impératif de mieux aménager les fins de carrière.
"Concernés et attachés"
Bien qu'ils déplorent que l'Union européenne soit déconnectée des citoyens - qui, estiment-ils, subissent les décisions européennes plus qu'ils ne les influencent - les aînés se disent néanmoins "concernés" par le devenir d'une Europe à laquelle ils sont "attachés". Ils regrettent notamment "que celle-ci ne développe pas plus sa dimension politique pour avoir son mot à dire et peser sur la scène internationale", poursuit Charlotte Royen. Si l'UE est toujours "un nain politique", c'est, accusent les aînés, en raison de "la résistance nationale" des Etats membres qui les poussent à défendre leurs intérêts en premier lieu. Attitude qui contribue à donner l'image d'"une Europe divisée" et trop peu crédible sur le plan international.
La construction européenne reste pourtant, selon eux, "un modèle à suivre", en raison de ses valeurs fondatrices (solidarité et les droits de l'homme...). Ayant pour la plupart connu la Seconde Guerre mondiale, ils considèrent l'UE comme un gage de paix qui a permis à chaque Etat de se développer. Le sentiment d'appartenance européenne est d'ailleurs bien ancré chez les anciens. S'ils citent l'euro comme symbole d'identification par excellence, ils soulignent aussi qu'une histoire culturelle commune participe à ce sentiment d'appartenance. Ils restent cependant partagés sur le récent élargissement de l'UE, jugé trop rapide. Les différences de mentalités et de cultures de pays candidats (comme la Turquie) constituent un frein à de nouveaux élargissements pour la moitié des personnes interrogées. Les autres estiment, en revanche, qu'à partir du moment où un Etat répond aux critères pour l'adhésion, l'UE doit lui ouvrir sa porte.
"Les aînés qui ont connu les débuts de la construction européenne soulignent la lente évolution de l'UE, conclut Charlotte Royen. Ils pensent qu'ils n'auront pas le temps de connaître un projet européen complètement abouti, ce qui prendra encore des décennies." Et s'ils continuent de défendre l'idée d'une Union dont ils connaissent finalement peu le fonctionnement, c'est en pensant aux futures générations auxquelles ils passent le relais.
Ce vendredi 13 a été un jour de bonheur pour les démocrates européens. Ces Irlandais du "non" ont redonné ainsi un sens profond à la notion de suffrage universel de plus en plus bafouée.
Le vendredi 13 juin 2008, la majorité des Irlandais (près de 54 pc) qui se sont déplacés pour faire entendre leur voix par referendum ont rejeté le Traité de Lisbonne. Ce vendredi 13 a été un jour de bonheur pour les démocrates européens. Par leur vote, ces Irlandais ont rendu la voix aux 26 autres peuples à qui l'ensemble des classes politiques au pouvoir dans les pays de l'Union européenne ne comptent pas donner la possibilité de s'exprimer démocratiquement. Ces Irlandais du "non" ont redonné ainsi un sens profond à la notion de suffrage universel qui est de plus en plus bafouée par les élites politiques.
Deux axes politiques majeurs ont structuré les arguments des 14 organisations progressistes irlandaises qui ont fait la campagne pour un "non de gauche" (regroupées sur le site www.voteno.ie). Tout d'abord, il est exclu de voter pour un texte dont de facto la nature est constitutionnelle alors que le contenu est rédigé de façon à être très difficilement compréhensible, même pour des experts diplomates et des juristes pourtant accoutumés aux formules alambiquées et aux renvois en chaîne entre une multitude d'articles. Si le contrat d'association démocratique entre les peuples et les pouvoirs politiques n'exprime pas clairement les droits et devoirs réciproques et ne fournit pas une vision claire de la répartition des compétences et des pouvoirs entre les différents niveaux et institutions du pouvoir, refuser un tel texte relève du plus élémentaire réflexe démocratique.
La Belgique, pays pourtant institutionnellement complexe, possède une Constitution qui n'excède pas 39 pages (et 198 articles), assemblées en un texte unique et lisible (la Constitution française fait, elle, 28 pages). Ledit traité de Lisbonne (composé en fait de deux traités) en possède 390. Car sa compréhension ne peut être complète si l'on s'en tient à la seule lecture des 413 articles qui composent les deux textes : non seulement il faut y intégrer 65 déclarations annexées à l'acte final, 37 protocoles et deux annexes mais en outre, une connaissance d'autres textes, extérieurs à cet ensemble, est nécessaire pour tenter d'avoir une perception de ce qu'est ce pouvoir européen qui nous gouverne (perception qui restera approximative tant l'écriture de ces documents joue sur l'imprécision et le jargon technique). Ainsi, des documents tels que la Charte des droits fondamentaux et les indispensables "explications" d'interprétation du Praesidium de la Convention ou les deux Pactes de 1997 sont essentiels pour savoir dans quelle pièce l'on veut nous faire jouer.
Rendre le pacte politique qui est au fondement de la légitimité de l'exercice du pouvoir incompréhensible revient à vider de sa substance le suffrage universel et à revenir à un pouvoir qui se nourrit de l'arbitraire. Ceci exprime un profond mépris pour les peuples de la part de classes politiques qui se vivent de plus en plus comme des élites, comme une nouvelle aristocratie. Dès lors, il ne faut pas s'étonner que lorsque les peuples disposent encore du droit à l'expression démocratique, ils expriment leur mécontentement profond.
Le deuxième axe majeur de la campagne fut axé sur la condamnation d'une militarisation larvée de l'Union européenne, par-dessus la tête des peuples. Militarisation qui s'accompagne d'une attitude de plus en plus servile face à la puissance militaire américaine. Ces Irlandais n'ont guère apprécié que leur gouvernement se proclame "neutre" par rapport à l'intervention américaine en Irak tout en offrant sans cesse l'espace aérien et le sol irlandais à la circulation d'avions américains transportant troupes, matériels militaires et prisonniers (dont de nombreux témoignages semblent indiqués qu'ils subissent des tortures).
Un des réflexes antidémocratiques des dirigeants de l'UE, qui semble gagner du terrain, est de décider par anticipation. Ainsi ceux-ci étaient tellement certains que le projet de traité constitutionnel de 2004 allait être adopté rapidement que par anticipation, ils ont créé et installé, par décision du Conseil de juillet 2004, l'Agence européenne de défense. Les "non" français et hollandais en 2005 ont invalidé le projet constitutionnel de 2004, mais l'on s'est bien gardé de dissoudre cette nouvelle Agence dont l'objectif explicite est de stimuler un marché européen de l'armement. Depuis 2004 dès lors, ce marché est développé par l'intermédiaire d'une Agence dont la légitimité est plus que douteuse. Qui contrôle démocratiquement ce qui s'y fait ?
Réagissant au "non" irlandais, le président de la Commission européenne Barroso, mais aussi le Premier ministre belge, ont déjà fait savoir que l'on trouverait les moyens d'appliquer quand même le contenu du Traité de Lisbonne. Aussi par anticipation ? Visiblement, il semble que cela ne vaille même plus la peine d'attendre la fin des ratifications parlementaires et du délai de transposition. L'image ainsi communiquée aux peuples revient à leur dire que, quoi qu'ils fassent, ce qui est déjà décidé, sans eux, le restera. Notons que la Stratégie européenne pour l'emploi intégrée dans le traité d'Amsterdam de juin 1997 fut déjà considérée comme directement applicable par les dirigeants européens à l'issue du sommet de Luxembourg de novembre 1997, sans attendre les ratifications parlementaires.
Par ailleurs, la campagne irlandaise pour un "non" de gauche a bien entendu aussi dénoncé une Union européenne qui déstabilise de plus en plus l'ensemble du droit du travail; les arrêts récents de la Cour de justice (Laval, Viking, Rüffert) et la position commune du Conseil des ministres des affaires sociales du mardi 10 juin sur le contenu de la directive révisée "Aménagement du temps de travail" sont de véritables actes de mépris et d'agression contre l'ensemble du monde du travail et ses organisations syndicales. Déstabilisation de la force de la convention collective et du droit de grève, non-rémunération des temps de garde "inactive", possibilité d'extension de la durée hebdomadaire du travail à 60 heures par "volonté" du travailleur (ou 65 h en y incluant la garde inactive désormais non rémunérée), etc. Et les dirigeants européens osent encore se demander pourquoi les peuples se rebiffent !
À l'heure où les élites de la gouvernance européenne cherchent à constitutionnaliser l'économie de marché et les politiques libérales qui lui font escorte (et par là à rendre illégales, donc impossibles, toute économie et toute politique alternatives), il faut saluer à sa juste valeur l'acte de liberté posé, pour nous tous, par la majorité votante des Irlandais.
Georges DEBUNNE,
ancien secrétaire
général de la FGTB
Pascal DURAND, directeur
de l'abécédaire critique
"Les Nouveaux Mots
du Pouvoir" (Aden)
Jean-Claude DEROUBAIX,
socio-linguiste
Anne
DUFRESNE, sociologue (ULB)
Corinne GOBIN, politologue
(ULB)
Sophie
HEINE, politologue (ULB)
Laurent PIRNAY, (CGSP)
Francis WEGIMONT,
secrétaire général de la CGSP