Carte
blanche de Christian Napen dans le journal
Le Soir du 12 juin
2006.
Conseiller parlementaire wallon (PS)
On doit
à Montesquieu le celèbre « Comment
peut-on être Persan ? » Depuis, la
phrase a servi,
s'adaptant aux circonstances et aux péripéties de
l'histoire. C'est ainsi qu'on a vu fleurir des
« Comment
peut-on
être Breton ? », « Comment peut-on
être Catalan ? » ou encore, plus
tragique, le
« Comment
peut-on être Croate ? » d'Alain
Finkielkraut. Et voilà que, contrairement aux usages, un
Wallon prétendrait à la question «
Comment peut-on
être Wallon ? » Le
procédé est inhabituel ; il y manque la distance
propre à l'objectivité scientifique. Tant pis.
L'urgence autorise à bousculer les usages.
L'entreprise
est moins anodine qu'il y paraît. Des difficultés,
quelquefois longtemps méconnues, surgissent dès
le début d'un itinéraire existentiel wallon. II y
a d'abord l'histoire scolaire. Grâce à elle et
à ses omissions, Bovesse et Destrée ne furent
longtemps pour moi que des noms d'avenues et de boulevards. J'ignorais
que François Bovesse avait passé sa vie
à affirmer la Wallonie et que Jules Destrée avait
écrit une lettre au Roi dans laquelle il affirmait qu'il n'y
avait pas de Belges. Bref, je ne savais rien de l'existence d'un
mouvement wallon. Si j'en avais eu vent, j'aurais appris qu'en 1945, on
parlait déjà de fédéralisme
et même de rattachement à la France. J'aurais
découvert que, dès 1897, des premières
revendications fédéralistes se voulaient le
remède pour qu'on ne nous « dépouille
pas plus encore ». J'aurais lu que les premiers
Congrès wallons avaient été
précédés de
sociétés de défense wallonnes qui
visaient essentiellement à sauvegarder la
suprématie du français dans l'État
belge.
J'aurais peut-être alors
compris pourquoi, aujourd'hui encore, nous traînons
derrière nous les stigmates d'une affirmation wallonne
retenue, dès l'origine, par une attitude
défensive, l'obsession de l'unité nationale et
les divergences de vues.
Mais de tout cela, je
n'ai rien su pendant des années. Pas la moindre
anxiété, pas le moindre soupçon que
j'eusse pu être menacé d'une quelconque
manière par la population du nord du royaume, dont la
supériorité numérique ne demeurait
dans mon esprit qu'une donnée dérnographique.
Insouciant,
je gardais au fond des yeux l'image du ciel rougeoyant illuminant mes
nuits d'enfance liégeoise de l'activité de hauts
fourneaux que je croyais éternelle. Et je n'imaginais pas
que la prospérité déserte un jour la
Wallonie à coup de fermetures de charbonnages
sidérurgiques : Pour la question royale, je fus longtemps
persuadé qu'il n'y avait pas eu de dimension communautaire
dans cette crise et que l'essentiel du débat avait
été d'ordre philosophique, ce qui en Belgique
fait référence aux dissensions
légendaire entre les mondes laïc et confessionnel.
De
souvenirs personnels d'histoire wallonne, je n'eus longtemps que les
piquets de grève et les troubles de l'hiver 60-61, suivis
plus tard par un « Walen buiten » qui ne
m'empêcha pas de fréquenter Louvain avant le
transfert de l'Université. Le processus
régionaliste ne fut d'abord pour moi, et pour nombre de mes
contemporains, qu'un article 59 bis de la Constitution instituant les
Communautés et sur lequel, obligés, nous glosions
sans le moindre fondement dans l'éther de nos examens de
droit. Je demeure convaincu qu'aucun d'entre nous ne comprenait
à ce moment ce que cet article signifiait
réellement.
À partir de
là, les images se font plus précises. Ce sont
celles d'André Renard et de ses revendications
économiques, de Freddy Terwagne voulant inscrire la Wallonie
dans la Constitution, de José Happart rejouant pour un
temps, et tous les dimanches, la Bataille des Éperons d'or.
C'est aussi François Perin, Guy Spitaels, Robert Collignon.
Grâce à eux, je compris que notre paysage
institutionnel avait changé, que la Wallonie s'affrrmait
dans un jeu de donnant-donnant orchestré le plus souvent
dans le camp d'en face.
Étais-je
enfin à même de poser ma question initiale,
à savoir « Comment
peut-on être Wallon ?
» avec ce minimum de réflexion et d'engagement qui
la rendait crédible ? En lieu et place de
réponse, je vis s'amonceler des questions qui auraient
découragé le fidèle le plus
dévoué.
Car enfin,
comment peut-on être Wallon quand on s'inscrit dans un
système fédéral imposé au
rythme des exigences institutionnelles flamandes ? Comment peut-on
être Wallon quand la loyauté
fédérale est, dans ce pays, une vertu
essentiellement pratiquée en français ? Comment
peut-on être Wallon quand, de Flandre, on fustige une
Wallonie proche des pires moments traversés par l'Allemagne
de l'Est ? Comment peut-on être Wallon quand les grands
médias francophones pratiquent un parisianisme à
la belge et abordent la Wallonie tantôt comme une
réserve folklorique, tantôt comme une
réalité calamiteuse et gangrenée par
le clientélisme et le chômage ? Comment peut-on
être Wallon quand les bulletins de santé
régionaux se succèdent pour atteindre des
apothéoses en appelant, pour le salut de la Wallonie,
à des électrochocs de plus en plus puissants ?
Comment peut-on être Wallon quand on manque cruellement d'une
identité qui s'étiole parce que les WalIons ne
sont maîtres ni de leur destinée culturelle ni de
la scolarité de leurs enfants ?
Comment
peut-on être Wallon quand, à peine avions-nous
entendu pour la énième fois un appel
pathétique au redressement wallon, que le plan Marshall
était éclipsé par la saga d'un grand
prix de F1 qui fut une fois encore l'occasion d'un déballage
de plus à mettre au passif du « mal wallon
» ? Comment peut-on-être Wallon quand les Wallons
eux-mêmes refusent leur identité ? Oui
à la culture française et partant à la
nation francophone, mais la Wallonie, mon bon monsieur, vous ne trouvez
pas que ça fait produit du terroir ?
Marre
d'être orphelin de cette fierté que ma «
wallonitude » étouffe inexorablement. Marre des
fins de règne qui n'en finissent pas d'en finir. Marre de me
dire que c'est éminemment plus facile d'être
Corse, Catalan ou Breton que d'être Wallon. Marre de ne pas
avoir répondu à cette question : comment peut-on
être Wallon ? Et pourtant, je suis convaincu qu'il faut que
cette réponse ne tarde pas. À défaut,
il faudra peut-être l'improviser dans l'urgence d'une
autonomie de hasard.