Les Manifestes pour la culture wallonne
avancent une thématique
wallonne qui, jusqu'à preuve du contraire, défend le
fédéralisme à
trois : Bruxelles, Flandre et Wallonie. Nullement séparatiste,
indépendantiste ou rattachiste, le cadre premier de ces textes est
de s'inscrire dans la réalité actuelle du fédéralisme belge,
et
plus particulièrement en faisant reconnaître la personnalité morale de
la Wallonie (1).
Pour dégager une visée évolutive après
sédimentation des idées de ces deux Manifestes, l'usage du
concept d'
Auctoritas
wallonne fait ressortir amplement ce dont il s'agit
lorsque nous évoquons l'action de signer de tels textes.
1.
Auctoritas wallonne
La notion d'
auctoritas,
essentielle en droit privé et en droit public romains, se rattache, par
sa racine, au même groupe que augere
(augmenter), augure
(celui qui accroît l'autorité d'un acte par l'examen favorable des
oiseaux), augustus
(celui qui renforce par son charisme, l'Auguste étant celui
qui est porteur de l'auctoritas).
L'auctoritas
exprime à son tour l'idée d'
augmenter l'efficacité
d'un acte juridique ou d'un droit.
L'auctoritas
wallonne est ce pouvoir d'autorité qui affirme la
Wallonie comme princeps
et la dote ainsi d'une valeur normative, d'une autorité morale
qui sert de référence. Reconnaître la Wallonie comme personne
morale consiste donc à reconnaître l'autorité
inhérente à son existence sans recourir à plus de
pouvoir (potestas).
Cette reconnaissance repose sur une mise en scène dogmatique
(irrécusable) de leviers politiques et culturels.
Sur
le versant politique, le Parlement wallon et le
Gouvernement wallon assurent la mise en scène dogmatique du Pouvoir
wallon en instituant les emblêmes wallons et la célébration de la Fête
de Wallonie, en inscrivant dans la conscience citoyenne la loyauté à
double foyer (Belgique et Wallonie) et en légiférant sur tous les
aspects relevant de la spécificité wallonne en Belgique. Avec le dépôt
de deux récents décrets, le décret spécial pour
une Constitution
wallonne et le décret « Wallonie » (se référer prioritairement au terme
de Wallonie
plutôt qu'à l'expression Région
wallonne), l'auctoritas
wallonne est certainement en bonne voie, encore faut-il
accomplir cette démarche jusqu'au bout.
Sur le versant culturel, cette mise en scène
dogmatique de la référence
wallonne est biaisée par l'amalgame entre deux Régions, la Région
bruxelloise et la Région wallonne, au sein de la Communauté
française de Belgique. Actuellement, il n'est pas clair que les médias
de Wallonie, les institutions culturelles et les consciences citoyennes
wallonnes soient sous l'autorité morale et culturelle de la
Wallonie à son seul corps défendant. À ce niveau, l'auctoritas wallonne
n'est pas reconnue dans toute sa portée, étant donné
que Bruxelles se tient sur les épaules de la Wallonie
"en lui
fermant les yeux" sur sa propre destinée culturelle, ceci en accord
avec une manoeuvre politique wallonne et bruxelloise
conclue
selon les termes d'une alliance francophone entre partis
politiques.
Les deux Manifestes pour la culture wallonne
(1983 et 2003) ont rappelé
à l'ordre les politiciens et exigé au minimum la promotion d'une
assertivité culturelle wallonne de bon aloi en droit et en usage.
2. Présentation de
soi et représentation de soi
L'affirmation de soi est
une
conviction agie dans une série de stratégies d'existence. L'assertivité
est l'ensemble de ces stratégies. Être animé par la conviction de l'auctoritas wallonne
– la Wallonie comme princeps
– détermine sur la longue durée un besoin narcissique d'être Wallon-ne,
le désir de soutenir l'économie narcissique wallonne.
Telle une doublure identitaire de fond, le
Wallon cherche dans les
inventeurs, les réalisateurs, les dramaturges, les artistes, les
acteurs et comédiens, les politiciens, les oeuvres littéraires, les
dessinateurs de B.D., les peintres..., tout ce qui lui renvoie l'image
de soi wallonne, la consolide dans ses racines, la renforce sur son
socle identitaire par une série de filiations, de liens qui tissent une
trame de relations au sein d'un parcours imaginaire, celui de
l'histoire, de la culture, de la vie citoyenne au sens large. Se
regardant dans le miroir social, le Wallon se cherche une image
appropriée à sa conviction et doit la trouver. C'est la Présentation du
Soi wallon qui permet la Présentation de soi.
Se présenter à soi-même, c'est se représenter,
c'est
s'autoriser une existence à la mesure de cette re-présentation
continuelle. Comment bien se présenter pour affirmer et affermir l'auctoritas wallonne
?
3.
L'assertivité wallonne : consolider l'auctoritas wallonne
Sur le versant
collectif,
la mise en scène de la référence dogmatique wallonne (c'est-à-dire
irrécusable dans son principe) passe par la mise en scène de
l'unité wallonne. Cette unité est consensuelle dans son principe
démocratique et de type dogmatique dans sa mise en oeuvre
formelle, notamment grâce à des leviers de systématisation :
–
Célébrer une
seule Fête de Wallonie, tous ensemble le même
jour sur toute
l'étendue du territoire wallon ; une date annoncée et publiée
dans
les calendriers vendus en Wallonie (premier levier de systématisation),
ce qui n'est pas le cas actuellement (
en
voici un exemple) ;
–
Le discours du
Ministre-Président de la Région wallonne est répercuté partout
en
Wallonie le jour de la Fête de Wallonie (deuxième levier de
systématisation) ;
–
Les livres
d'histoire et l'enseignement contribuent à transmettre le passé
historique et militant du peuple wallon qui a décidé
démocratiquement de vivre dans la réalité fédérale qui est la
sienne aujourd'hui en Wallonie et dans le cadre de la Belgique
(troisième levier de systématisation) ;
–
Les pouvoirs
publics wallons mettent à la disposition des citoyen(ne)s des supports
pour la transmission de la culture wallonne tels que des
publications le plus souvent gratuites par exemple à partir
du site Internet de la Région wallonne. Les thèmes
culturels
(cinéma wallon, musique en Wallonie, théâtre wallon qu'il soit
dialectal ou non...) sont l'objet d'une préoccupation officielle
soutenue, ce qui n'est pas le cas actuellement.
Sur le versant
individuel et / ou associatif,
la mise en scène de la référence dogmatique wallonne devient ici la
conviction proprement dite, le sentiment d'appartenance et
son expression. Savoir s'affirmer sans démesure et se
reconnaître Wallon-ne dans la vie de tous les jours :
Je
rêve d'un manuel scolaire...
Moi, pour écrire et espérer,
j'ai voulu connaître les fils cachés
de mon appartenance à l'histoire.
Jean Louvet
La Wallonie, 12 avril 1991.
(...) Et je rêve d'un manuel scolaire à l'usage des
jeunes de
Wallonie, qui leur rendrait quelques repères pour leur donner envie
d'en savoir davantage sur leur pays.
C'est encore
l'école qui modélise la culture pour une large part. Ce qui me tue dans
l'enseignement, c'est la difficulté, voire l'incapacité, que nous
éprouvons à nous situer face aux moments fondateurs de l'Occident ;
Renaissance, Lumières, Révolution française, socialisme, etc. La
Renaissance est nôtre aussi par Roland de Lassus et sa musique
révolutionnaire, par Joachim Patinier et ses superbes paysages, par
Jacques Dubroeucq sculptant une si émouvante Charité à Sainte-Waudru :
que c'est beau ! Faisons visiter, par ce manuel, quelques musées (pas
trop, je sais) : Musée de la Vie wallonne, est-ce trop demander ?,
Magritte, Simenon : on peut ? Avec tant d'autres peintres, écrivains,
sculpteurs. Nous ferons un sort aux idées : de Destrée à Quévit en
passant par Sauvy. Et nos historiens, ô dérision ! , qui ont tant
fouillé le passé à l'usage d'un peuple qui ne sait toujours pas qu'il a
une histoire... La BD, évidemment. Bury, Pousseur, Ubac : connaissent
pas. Quand au Palais des Princes-Evêques ou Beloeil, je demande à voir.
Que nos jeunes sachent au moins lire quelques monuments. Maredsous,
Orval, abbaye d'Aulnes, c'est quoi ? C'est quoi, les citadelles de la
Meuse ? Et Bois-du-Luc, le Grand Hornu, ces empires de richesses et de
misères : nos anciens ont vécu, mangé comme des bêtes, mais
l'alimentation (culture aussi) a changé : grâce à qui ? Et pourquoi pas
l'histoire de la mort, du sexe ? Que nos jeunes marchent dans l'espace,
marchent dans le temps ! Qu'on leur rende enfin quelques points forts
comme des étoiles qui éclaireront leur vie!
C'est cela aussi
et surtout appartenir à un peuple. Combien d'élèves ne sortent-ils pas
des humanités en reprochant : "La Wallonie, Monsieur, on ne sait
presque rien." On peut encore les faire rêver sur les animaux
fantastiques de Bernissart, l'Homme de Spy, le génocide romain et la
terrible résistance gauloise dans l'imprenable forêt des Ardennes.
Résistance, quel beau mot pour irriguer leur esprit si incertain : nos
jeunes n'ont aucune identité, phénomène exceptionnel dans l'histoire
des hommes. Est-ce un hasard si la Wallonie détient le taux de suicides
le plus élevé d'Europe ? Des grèves générales du dix-neuvième siècle à
André Renard, de notre antifascisme, que savent-ils ? Versailles, c'est
bien, mais des qualités démocratiques, ce n'est pas mal non plus en ces
temps mal définis...
(Octobre 1991)
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(1)
Personne
morale : groupement de personnes doté d’une existence
juridique propre (société, association, etc.).