Nul ne sait ce que sera l'« après-Belgique » ni même si elle viendra. La seule chose certaine, c'est que les Wallons (et les Bruxellois pour leur « Région-capitale ») doivent s'organiser pour réinventer un « vivre ensemble » démocratique et ouvert dans leur région, la rendre opérationnelle et cohérente en complétant les compétences économiques par les outils du symbolique et du socioculturel.
Or, la Flandre, actuel moteur économique dans l'État belge, exige des réformes, mais hésite entre deux stratégies : d'une part, obtenir une autonomie de plus en plus large, avec à l'horizon la constitution d'un État souverain ; d'autre part, conserver son leadership dans une Belgique qui peut encore servir. Il est vraisemblable que l'hésitation durera aussi longtemps que la question bruxelloise n'aura pas trouvé une solution satisfaisante aux yeux des Flamands, pour lesquels l'indépendance de la Flandre ne peut s'obtenir au prix d'un abandon de Bruxelles.
Le point de vue wallon développé ici se situe donc non pas dans une « Après-Belgique » radicale, mais dans le cadre de ce qui est prévisible à moyen terme : une Wallonie contrainte d'émerger en période de difficultés économiques dans une Belgique qui n'en finit pas de se disloquer.
ANAMNÈSE
Né en 1840, le Mouvement flamand n'a jamais cessé d'élargir ses objectifs depuis cent septante-cinq ans. Il n'a jamais reculé, sauf pour mieux sauter. Il s'agit d'un nationalisme romantique et intégral, avec toute la force de l'irrationalité sentimentale, qui s'est modernisé avec la montée en puissance économique de la Flandre. Ce n'est pas, comme on l'insinue, un simple caprice arrogant de nouveau riche cherchant à éliminer de son entourage un voisin indigent. Rien ne laisse prévoir qu'à moyen terme ce courant d'affirmation nationaliste puisse s'inverser.
Quant au mouvement wallon, plus jeune, il a longtemps hésité entre la prise en main de son destin propre et la défense d'une Belgique contre les assauts des flamingants perçus comme diviseurs de cette patrie belge dont, à l'époque, la Wallonie était le brillant moteur économique. Ce n'est que peu à peu, au fil du XXe siècle, que l'idée d'une « séparation administrative » comme on l'appelait alors fait son chemin. Par la suite, dans les années soixante, celles du déclin de la grande industrie wallonne, ce mouvement se centre sur l'obtention d'une capacité décisionnelle en matière économique. Dans les laborieux accouchements constitutionnels, est ainsi née la Région wallonne, jeune institution de vingt-cinq ans, appelée à l'existence en contexte traumatisant de déclin industriel. Peu avant, étaient nées les Communautés, dont la Communauté française, compétentes globalement dans les matières culturelles et personnalisables.
AUJOURD'HUI ET DEMAIN ?
Cette dualité institutionnelle n'est pas faite pour clarifier le paysage symbolique d'une Wallonie en mal de compréhension d'elle-même. De telles institutions qui devraient concourir à sa construction symbolique la desservent en fait. En effet, si les questions économiques sont du ressort de la Région wallonne, le domaine culturel est de la compétence d'une autre institution, la Communauté française. Or, les territoires et les intérêts de ces deux institutions ne se recouvrent pas entièrement. Impossible donc, pour un redressement économique, de tabler sur le capital symbolique.
La Communauté française de Belgique, indépendamment du lien nécessaire de solidarité qu'elle préserve entre les Régions wallonne et bruxelloise, entretient un dessein culturel mort-né. Cette institution exprime la visée des héritiers de la bourgeoisie de 1830 qui a jadis construit l'État belge unitaire sur une base francophone, niant les spécificités flamandes et wallonnes. Les Flamands ayant refusé de s'intégrer à ce modèle, la Communauté française poursuit le rêve belge sans eux. Cet État résiduaire compte ainsi une capitale, Bruxelles, et une province, la Wallonie, dont le nom et les aspirations s'effacent. L'establishment francophone a sécrété son idéologie : la « belgitude », courant lancé au cours des années septante dans les milieux bruxellois francophones. Représentation fourre-tout et narcissique, fonctionnant à usage exclusif de la partie francophone de la Belgique, cette « belgitude » n'est qu'un concept de repli... Après inventaire, on peut le qualifier de chimérique.
Les réformes institutionnelles de la fin du XXe siècle imposent tant à la Wallonie qu'à Bruxelles d'émerger comme régions. Or, toutes deux sont handicapées par une absence de cohérence dans les compétences qui leur sont dévolues. Privée des moyens symboliques de se construire une image valorisante, la Wallonie n'est perceptible que par les avatars d'une laborieuse reconversion économique et non par les fleurons de son savoir-faire passé et présent. Pour une société, la possibilité de retrouver sa capacité de créer et la maîtrise de son avenir passe par la construction d'une image d'elle-même intégrant de façon cohérente, passé, présent et visions d'avenir. Il importe de clarifier ces institutions et de leur donner davantage de cohérence sur la base des principes suivants.
Premièrement, seules les institutions dites régionales, ayant un territoire délimité sur lequel elles peuvent exercer leurs compétences, sont aptes à opérer cette clarification. Une fusion ne peut se réaliser sur la base des communautés culturelles, car cela induirait tôt ou tard des affrontements culturels entre les deux grandes communautés du pays (la « nation francophone » dressée contre la nation flamande) et une inégalité de traitement des citoyens selon leur appartenance communautaire. Il en va autrement des institutions régionales, centrées sur le développement économique et humain des citoyens, égaux en droit, vivant dans leur espace, quelles que soient leurs origines ou leur langue.
Deuxièmement, pour émerger, la Wallonie doit récupérer dans ses compétences tout ce qui touche à son image symbolique, à sa culture. Comment pourrait-elle réussir ce tour de force d'unijambiste : se relever en s'appuyant sur l'économique seul, sans pouvoir utiliser le levier du socioculturel ? Créer un « vivre ensemble démocratique sur un territoire commun » demande la mobilisation de toutes les énergies. Comment un renouveau économique viendrait-il fleurir dans une région en difficulté qui n'a pas dans ses mains les outils socioculturels de sa propre image de marque ?
Troisièmement, il en va de même de la Région de Bruxelles. Ses citoyens doivent avoir tous leurs atouts pour construire une « Région-capitale », pluriculturelle et démocratique. Cela n'implique nullement l'abandon des formes de solidarité librement consenties entre les deux régions, Bruxelles et la Wallonie.
Et enfin, la Région de langue allemande doit évidemment conserver la maîtrise de son épanouissement culturel.
Le chemin est long car, dans leur immense majorité, les médias qui font l'opinion ne sont pas pensés en Wallonie. Le conformisme actuel des gens de parole et de plume consiste à ironiser sur une Wallonie qui peine à se relever, mais qui pourtant les porte et les fait vivre. Sans doute ne se grandissent-ils pas en accablant de sarcasmes un peuple qui souffre du chômage, mais parvient à relever la tête. Il faudrait leur faire entendre que la Wallonie a aussi besoin de leur solidarité et de leurs talents pour retrouver la joie des découvreurs. La situation économique que la Wallonie a héritée après ses heures de gloire ne peut être réglée en deux coups de cuillère à pot. Nul ne sait ce que sera l'« après-Belgique » ni même si elle viendra. La seule chose certaine aujourd'hui c'est que les Wallons (et les Bruxellois pour leur « Région-capitale ») doivent s'organiser pour réinventer leur région, la rendre dynamique, opérationnelle et cohérente.