S’il est un constat lucide des autorités francophones, c’est celui du délabrement des bâtiments scolaires, outil central pour un enseignement de qualité. A ce jour, la plupart des écoles ne disposent pas de doubles vitrages ni même simplement de radiateurs avec vannes thermostatiques. En hiver, on gaspille des tonnes de mazout. Pire, certains établissements ont dû être abandonnés cet hiver pour cause de pannes irréversibles.
De plus, les établissements scolaires sont surpeuplés : 20 à 30 % de plus que la capacité prévue. Depuis les années 70, il y a beaucoup plus d’élèves, mais le nombre d’écoles n’a pas augmenté.
Cette situation n’est pas nouvelle mais elle s’est largement dégradée ces 15 dernières années. Les critères de convergence de Maastricht – qui bloquent les emprunts publics – ont largement contribué au corsetage de l’investissement public dans l’enseignement. Dans les années 70, les dépenses publiques pour l’enseignement représentaient 7 % du PIB, contre à peine 5,2 % aujourd’hui.
Les partenariats public-privé s’inscrivent dans la lignée des contrats de type PFI (Private Finance Initiative) apparus en Grande-Bretagne dès 1992 et que les travaillistes de Tony Blair développèrent fortement à partir de 1997. Aujourd’hui, 15 % des investissements publics britanniques sont réalisés en PFI. Pourtant, selon une étude du National Audit Office, les conséquences d’un tel mode de gestion sont négatives d’un point de vue financier pour le contribuable et l’usager. Le plus important secteur bénéficiant du PFI en Grande-Bretagne, les hôpitaux ont désormais de lourdes charges annuelles de remboursement.
Ce constat n’empêche pas nos autorités de recourir au même et dangereux artifice. Peu d’informations filtrent quant aux conditions exactes des PPP qui vont voir le jour mais il est clair que la Communauté française va devoir rembourser pendant 30 ans, des sommes très conséquentes aux investisseurs privés – il pourrait s’agir de 70 à 90 millions d’euros par an –, lesquels trouvent là une source d’investissement extrêmement rentable garantissant un rendement financier égal ou supérieur à ce qu’ils toucheraient en investissant ailleurs. Cela ne sera pas sans conséquence, la Communauté disposera donc d’encore moins de moyens pour mener une bonne politique d’enseignement. Tout aussi grave est le fait que le personnel non enseignant (nettoyage, cantines…) qui bénéficie aujourd’hui d’un statut public relativement correct va être privatisé avec tout ce que cela signifie en termes de flexibilisation et de précarisation du travail. C’est d’ailleurs sur le statut de ces personnes que les nouveaux « partenaires privés » comptent afin de gonfler leurs bénéfices.
On se souviendra qu’en 2001, lorsque le refinancement de la Communauté Française fut acquit, on nous annonça qu’il s’agissait de la fin des problèmes de sous-financement chronique que connaissaient la culture et l’enseignement. Quelle sera la prochaine étape ? Il faut noter que le présent plan ne concerne pas l’enseignement supérieur. D’autres seront-ils prochainement annoncés ?
Est-il utile de rappeler que l’enseignement, est le c½ur d’une société démocratique, un organe vital pour son bon fonctionnement qui doit demeurer étranger à toute logique de profit ? Alors que de toutes parts, le monde privé à la recherche de nouveaux débouchés tente d’infiltrer la sphère publique (poste, énergie, télécommunications, médias…), ouvrir la porte de l’enseignement à des capitaux privés est un choix politique dangereux. Il l’est d’autant plus que l’on voit parallèlement les entreprises privées investir également la sphère éducative via du matériel publicitaire habilement camouflé en « outils pédagogiques ». Ainsi voit-on des marques privées enseigner la contraception ou des chaînes de fast-food organiser des événements sur la diététique en violation complète de l’article 41 du Pacte scolaire. Il faut s’interroger sur le fait que ce soit un gouvernement à majorité socialiste qui encourage ce renoncement au déploiement – et même au maintien – d’un pouvoir public fort.
On a tendance à voir – et à mettre – du communautaire partout, mais, indépendamment des causes du sous-financement structurel de l’enseignement, la solution prônée pour le contourner est révélatrice. On s’en remet au marché et à la gestion privée.
Ne s’agit-il pas d’une perte de valeurs alors que tout semble désormais « marchandisable » ? Pourtant, alors que les revenus du capital explosent, il serait possible de dégager, sans mettre le citoyen à contribution, des pistes de financement public nouvelles en puisant dans cette manne financière qui par ailleurs déstabilise et pervertit nos économies. Pourquoi cette piste est-elle systématiquement écartée par la gauche de pouvoir ?
Jean Bricmont,
professeur à
l’UCL
Pierre Eyben,
chercheur, secrétaire
politique de la Fédération de Liège du PC
Christine Pagnoulle,
chargée de cours
à l’ULg, présidente
d’Attac-Liège
Isabelle Ponet,
enseignante, membre de la
LCR-Liège
Nadine Rosa-Rosso,
enseignante