Des absents : Bruxelles et la Wallonie.
(...) Certains s’étonneront de ma
déclaration :
quoi ? tous nos quotidiens n’expriment-il pas leur
inquiétude pour l’avenir des Francophones ? nos
hommes et femmes politiques ne déclarent-ils pas se coaliser
pour garantir les droits de ceux-ci ?
Oui, mais précisément, on parle de Francophones : et
Bruxelles n’est pas la francophonie, pas plus que la
francophonie n’est la Wallonie. Bruxelles comme telle, la
Wallonie comme telle, semblent aujourd’hui être
frappés d’inexistence. Toutes deux dissoutes dans le
brouet francophone, toutes deux réduites à ne plus
être qu’une vague indication géographique :
« le Sud ».
Pourtant les choses paraissaient avoir bien démarré avant ce fameux dimanche de juin. À la fin de 2006, des Bruxellois avaient pris la parole et déclaré ceci, à quoi le passé récent et le présent donnent un étonnant relief : « Des négociations se préparent. Elles vont engager l'avenir de la Belgique et donc aussi l'avenir de Bruxelles. Elles vont se dérouler entre partis flamands et francophones, pas entre les représentants des trois Régions du pays. Nous, habitants de Bruxelles-Capitale, refusons que notre sort soit fixé de cette manière. Parce qu'il est grand temps d'affirmer que la population bruxelloise ne se laisse pas réduire à deux groupes, "Flamands" d'un côté, "Francophones" de l'autre. Parce qu'il est grand temps de laisser pour de bon derrière nous une Belgique où deux Communautés se font face, pour permettre que les trois Régions du pays s'épanouissent côte à côte, chacune avec une identité propre et des institutions efficaces. »
Dans ce texte intitulé « Nous existons », des Bruxellois de toutes langues et de toutes provenances refusent que leur ville-Etat soit plus longtemps une capitale instrumentalisée, réduite à jouer le seul rôle de petit commun dénominateur. Ils entendent qu’elle soit leur Cité, une communauté de destin, et qu’elle puisse dignement jouer ce rôle.
Or, si le fédéralisme belge a sans nul doute atteint un certain seuil de maturité — je vais y revenir —, son expression bicommunautaire a étouffé Bruxelles comme elle a nié la Wallonie. Surtout, elle a fait que les flux culturels ont été orientés par des forces qui n’ont servi ni Bruxelles ni la Wallonie. Ces forces ont en effet largement empêché que l’on perçoive l’identité singulière du lieu de création vivante et puissante qu’est la première ; comme elles ont largement empêché que l’on perçoive la spécificité de l’apport historique Wallon à nos traditions économiques sociales, culturelles. Le résultat de ces forces néfastes est connu : en Wallonie, Bruxelles est souvent perçue non comme le cœur d’une société en mouvement, non comme un creuset multiculturel qui peut nous montrer ce que nos sociétés seront demain, mais comme le siège d’une administration lointaine et hautaine ; et conversement, à Bruxelles la Wallonie est vue comme une province reculée, aux mœurs archaïques et douteuses.
Je vais laisser là mes amis Bruxellois, confiant qu’ils sauront reprendre cette parole qu’ils ont fait entendre il y a plus d’un an, et que l’actualité leur a ôté, momentanément, j’espère. Car nous sommes ici à Namur, et nous, Wallons, avons aussi à affirmer « Nous existons ». Nous avons aussi à nous inquiéter de négociations qui vont se dérouler sur la logique de blocs linguistiques, et non entre les représentants des trois Régions du pays, quatre avec la Communauté germanophone.
Quelle est notre responsabilité, en ce moment précis, à nous citoyens, à nous intellectuels, à nous qui sommes aujourd’hui réunis pour fêter les vingt ans de la Fondation wallonne Pierre-Marie et Jean-François Humblet ?
Elle est d’abord de constater que la Wallonie n’a pas de langue pour parler d’elle-même. Or l’histoire ne connaît pas d’exemple de société qui se soit affirmée sans disposer d’un langage propre. Par langage, j’entends évidemment tout ce qui produit les significations imaginaires sociales sans lesquelles nous ne pouvons vivre, tous ces schèmes de perceptions et d’appréciations qui insiprent nos pratiques individuelles et collectives. Tout ce qui façonne la mémoire et autorise la transmission. Bref, au sens le plus large du terme, la culture.
Or dans le mouvement de réappropriation que vivent les Régions fédérées de Belgique et la Communauté germanophone, la culture sera un des leviers les plus puissants.
Certes, la parole qu’elle élabore pour se dire se fait déjà entendre. On l’entend dans des textes, des pièces de théâtre, des chansons, des films, des émissions télévisées, qui parlent de nous en parlant au monde. On l’entend aussi dans ces lieux basiques où des citoyens se forment, ou dans des groupes qui luttent pour la justice et la démocratie.
Mais cette voix est faible encore. J’ai parlé des forces néfastes qui empêchaient de bien percevoir l’identité bruxelloise. Ce sont ces mêmes forces qui ont interdit à la Wallonie de se doter des instruments devant lui permettre de prendre la parole. Quand elles ne lui ont pas arraché les quelques outils dont elle disposait encore : je pense au démembrement de la RTBF, qui est une tragédie.
Les projets pour la Wallonie sont nombreux. Nombreux sont ceux qui, ici, tâchent à les faire advenir. Il faut à présent les rendre visibles et audibles. Pour les faire advenir aux consciences.
Voilà le travail auquel devraient s’atteler la Fondation Humblet et tous ceux dont elle suit l’itinéraire — enseignant, formateurs, écrivains, historiens — : élaborer un langage pour la Wallonie.
(...) En premier lieu, la Wallonie a besoin d’un langage pour parler d’elle-même comme institution.
(...) Car voilà la principale pièce encore manque encore, une pièce, essentielle : l’adhésion du citoyen. Ce citoyen qui doit pouvoir se reconnaître dans ses institutions, et qui pour cela doit pouvoir les comprendre ; qui doit avoir été éduqué à les comprendre.Or sur ce plan de la compréhension, de l’éducation et de la reconnaissance, on vient de loin, de très loin.
En effet, notre système a de toute évidence été pensé à l’origine par des gens qui n’y croyaient pas ; par des gens qui, de manière consciente ou non, réprouvaient viscéralement le principe fédéral d'une union volontaire d'entités libres. Ils n'y croyaient pas, et leur excès d'imagination terminologique dénonce bien les contorsions auxquelles ils se sont soumis, d'assez mauvais gré au reste.
(...) À ma suggestion, Guy Spitaels a un jour osé parler de gouvernement wallon là où il y n’y avait qu’un exécutif.
(...) Oui, on a corrigé de dommageables bourdes : on parle donc aujourd’hui de Gouvernement, et nous sommes dans un Parlement, et non plus dans la salle d’un Conseil.
(...) Un troisième effet pervers, plus subtil sans doute mais plus dommageable encore, de cette terminologie, est de dissocier radicalement "Wallonie" et "région wallonne". Distinction grosse de bien des dérives : fait-on de "la France" et de "la République française" deux choses différentes ? distingue-t-on Belgique et Royaume de Belgique ? La dissociation entre "Wallonie" et "région wallonne" aboutit parfois à la schizophrénie. Par exemple, la presse ne parle jamais de la rigueur budgétaire de "la Wallonie" : si d’aventure cette rigueur est mise en évidence, c'est celle que de la "région wallonne". Par contre, si des grèves éclatent sur le sol wallon, ce sera "la Wallonie qui s'arrête". Pourquoi ne pourrait-ce être "la Wallonie" qui soit bien gérée ?
(...) Il faut un nouveau langage pour la Wallonie. Mais pas seulement pour parler d’elle-même en tant qu’institution. Pour parler d’elle-même en tant que collectivité humaine.Tel est le second langage qu’il nous faut inventer : celui qui permettra à la Wallonie de réapprendre à parler d’elle de manière positive.
L’enjeu est d’importance, car une lourde hypothèque pèse sur le Wallon : le déni de soi, le mépris de soi, la culpabilité, toutes choses qui éloignent bien de la responsabilité. Et qui doivent non pas être combattus ou niés, mais faire l’objet d’une transformation dialectique.
Quel est le défi pour le Wallon ?
Pour le savoir, isolons chez lui une qualité de base. Ce sera la capacité à se tenir à distance de soi-même. Rire de soi est, paraît-il une vertu bien belge ; l’autodérision serait un trait spécifiquement belge, au même titre que la culture du chocolat et des coureurs cyclistes.
Cette qualité, c’est sans doute le Wallon l’a poussé le loin. Mais il l’a poussée jusqu’au piège de la complaisance et du masochisme : on lui « rentre dedans comme dans du beurre », disait jadis de lui un homme d’état qui savait ce dont il parlait. Pensons aux tristes pantalonnades d’un « humoriste » — j’entoure de guillemets ce mot respectable pour le mettre à l’abri de son référent momentané — nommé Raoul Reyers : eh bien le dégoulinement de ses médiocrités poujadistes est reçue ici avec politesse. Suprême détachement, conquis grâce à la pratique du boudhisme zen, ou manque de respect de soi, déficit d’image, et aplatissement ? La réponse à cette question est facile : si dans ces platitudes, on remplaçait le mot « wallon » par le mot « juif » — le juif, pourtant un autre champion de l’autodérision —, il est évident que les tribunaux auraient été saisis dès la première minute. Voilà le piège, un piège où nous poussent de menues et grandes incivilités quotidiennes, auxquelles on se fait, comme on se fait aussi aux tags et aux crottes de chien.
(...) Le défi se dessine donc. Il s’agit de concilier la distance critique et l’assurance. De combattre le manque de respect de soi, sans pour autant opter pour l’arrogance.
(...) La Wallonie doit réapprendre à parler d’elle-même de manière positive. Facile à dire ! Car elle doit pour cela, disposer de la maitrise des lieux où ce discours positif peut s’énoncer : l’école, les médias. Le projet wallon continue à être centré sur le socio-économique. C’est certes à bon droit, et l’on voit tout l’intérêt — et le succès — des politiques de formation professionnelle menées jusqu’à présent. Mais le Gouvernement wallon pourra imaginer tous les plans de redressement qu’il veut : sans référents culturels et moraux, il ne pourra qu’échouer.
(...)
Parmi les mesures prioritaires pour augmenter la légitimité des institutions publiques wallonnes, bruxelloises, il y a l'élaboration d'un langage qui devrait leur permette de parler d'elles-mêmes. Or ce langage n'existe pas encore, et l'adhésion du citoyen aux institutions qui doivent le servir en est troublée. Le présent article indique quelques pistes à suivre.
Peut-on identifier quelques mesures prioritaires pour augmenter la légitimité et l'efficacité des institutions publiques wallonnes, bruxelloises et francophones ?
Certes : elles sont nombreuses ; et elles concernent au premier chef Bruxelles et la Wallonie, qui doivent apprendre à se dire en dehors du cadre belge, et du cadre dit « francophone », qui n'est guère qu'un avatar du premier, simplement obtenu par soustraction de la Flandre. Qu'il me soit permis de prendre le problème par le bout wallon : mais on peut aisément adapter ce que je vais dire au cas de Bruxelles.
Parmi ces priorités, il y a le langage : la Wallonie et Bruxelles ont besoin d'un langage pour s'énoncer comme collectivités humaines. Le Manifeste pour la culture wallonne et le Manifeste bruxellois "Nous existons" ne disent pas autre chose. Mais aussi un langage pour parler de soi comme institution. Point auquel je vais m'attarder.
Oui, il faut le dire au moment où on ne cesse de discuter le terme : on n'a pas encore essayé le fédéralisme. En affirmant ceci, je ne veux pas nier que le fédéralisme belge, ce produit très élaboré issu de la rencontre des aspirations culturelles flamandes et des revendications socioéconomiques wallonnes, soit aujourd'hui un système mûr. En particulier, l'institution régionale wallonne a atteint une dimension critique qui lui a permis et lui permettra d'absorber tout transfert de compétences sans difficultés majeures. Oui, il y a bien là des institutions, qui fonctionnent, et qui fonctionnent bien.
Mais il y a bien du chemin à parcourir encore pour que tout ceci soit une réalité vivante pour l'homme de la rue, bien de l'imagination à mobiliser (surtout en ce moment, où l'on agite, comme un leurre, des formules magiques comme « circonscription unique »). Du chemin à parcourir quand on pense que dans les pays à tradition authentiquement fédérale, les responsables ne zappent pas, de manière ludionesque, entre les différents niveaux de pouvoir, mais tendent à se spécialiser ; que l'asymétrie des gouvernements y est une chose saine et légitime, puisqu'elle rend justice à ces différences de sensibilité ; que les enjeux distincts des élections, nécessairement bien distinctes, sont clairement identifiés par le citoyen ; que ces États comportent des limites territoriales claires...
Car voilà la principale pièce qui manque encore, une pièce essentielle : l'adhésion du citoyen. Ce citoyen qui doit pouvoir se reconnaitre dans ses institutions, et qui pour cela doit avoir été éduqué à les comprendre.
Or sur ce plan de la compréhension, de l'éducation et de la reconnaissance, on vient de très loin.
En effet, notre système a de toute évidence été pensé à l'origine par des gens qui n'y croyaient pas ; qui, de manière consciente ou non, réprouvaient viscéralement le principe fédéral d'une union volontaire d'entités libres et ne voulaient pas que le citoyen puisse croire au nouvel ordre de choses qu'on lui offrait. Leur excès d'imagination terminologique dénonce bien les contorsions auxquelles ils se sont soumis, d'assez mauvais gré au reste.
Qu'il me soit permis de traquer ce non-dit du premier fédéralisme belge, en faisant parler ses mots.
Tout d'abord, nos entités fédérées se voyaient, au moment même où on les créait, refuser tout statut d'État. Où a-t-on vu ailleurs un État être appelé région ? Bien mieux : on refusait à ces entités d'être authentiquement dirigées, puisqu'on les chapeautait d'un exécutif (bien autre chose qu'un gouvernement, puisqu'un exécutif comprend l'administration). Enfin, les asymétries de la terminologie révélaient des fantasmes historiques louches : pourquoi n'a-t-on pas voulu de « Communauté allemande », puisqu'il y avait bien une « Communauté française » ?
À la plupart de ces incongruités, des corrections majeures ont été apportées, au fil du temps. À ma suggestion, Guy Spitaels a un jour osé troquer exécutif pour gouvernement. Ce fut à la grande fureur du moniteur de la pensée unitariste qui, longtemps, parla du gouvernement wallon comme d'un « gouvernement autoproclamé » (terminologie peu innocente à un moment où la péninsule des Balkans se divisait en États autoproclamés où se pratiquait l'épuration ethnique. Mais à l'heure où le droit international est allégrement violé au Kosovo, l'autoproclamation semble n'est plus un crime depuis qu'elle a été sanctifiée par Big Brother...).
Mais le travail n'est pas terminé. Par exemple, on parle encore toujours de région, avec tous les effets pervers qu'entraine cette terminologie.
Le premier effet pervers est que ce mot renvoie à la subdivision d'un territoire, et non à des entités distinctes et autonomes. De surcroit il suggère des limites floues, ce qui est incompatible avec la représentation que l'on se fait aujourd'hui d'un État.
Le second est que ceux qui se préoccupent du fonctionnement de leur État se voient automatiquement appliquer l'épithète de « régionaliste ». Or on sait toutes les connotations que véhicule cet adjectif : petitesse, repli, arriération, conservatisme...
Un troisième effet pervers, plus subtil sans doute, mais plus dommageable encore, de cette terminologie, est de dissocier radicalement « Wallonie » et « Région wallonne ». Distinction grosse de bien des dérives : fait-on de « la France » et de « la République française » deux choses différentes ? distingue-t-on Belgique et royaume de Belgique ? La dissociation entre « Wallonie » et « Région wallonne » aboutit parfois à la schizophrénie. Par exemple, la presse ne parle jamais de la rigueur budgétaire de « la Wallonie » : si d'aventure cette rigueur est mise en évidence, c'est celle que de la « Région wallonne ». Par contre, si des grèves éclatent sur le sol wallon, ce sera « la Wallonie qui s'arrête ». Pourquoi ne pourrait-ce être « la Wallonie » qui soit bien gérée ?
Donc, on n'a pas voulu que le citoyen puisse croire au nouveau pays qu'on lui offrait et puisse s'y reconnaitre. Partie gagnée, puisqu'aujourd'hui, on n'a apparemment qu'un seul adjectif pour décrire ces institutions : surréaliste. Partie gagnée, puisqu'aujourd'hui comme toujours lorsqu'il y a de la fragilité et des incertitudes, on observe un mouvement de repli frileux sur les valeurs sûres, ce mouvement qui fait la fortune des marchands de drapeau. Partie gagnée, puisqu'aujourd'hui on fait croire aux citoyens que les retours en arrière sont son avenir. Partie gagnée, puisqu'un président de la Wallonie est allé jusqu'à changer le papier à en-tête de son prédécesseur — qui parlait bien du gouvernement de Wallonie —, pour y inscrire la mention félonne « gouvernement de la Région wallonne du royaume de Belgique ».
Il est donc urgent de créer un nouveau langage citoyen à ce premier niveau, le plus élémentaire : celui des institutions.
Qui a le pouvoir (ou le devoir) d'inventer et d'utiliser une nouvelle terminologie ? La responsabilité en incombe en premier lieu aux gouvernements, et principalement aux gouvernements wallon et bruxellois, qui dirigent des entités ressemblant plus que la « Communauté » à l'idée que le citoyen moyen se fait d'un État. Dans leurs communiqués, leurs conférences de presse, les documents qu'ils destinent au grand public, ils doivent cesser de s'adresser à leurs partenaires et aux citoyens dont ils ont la charge dans une terminologie aliénante, et parler d'eux-mêmes dans un langage qui porte la trace du mépris dans lequel ils sont nés. Elle incombe en second lieu aux autres faiseurs d'opinion : journalistes de la presse écrite ou parlée, rédacteurs de brochures, de guides, créateurs de manuels scolaires.
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Le présent texte applique les rectifications orthographiques
de 1990, approuvées par toutes les instances francophones
compétentes, dont l'Académie française.