Pour une identité wallonne




« Se sentir wallon est parfois perçu comme un peu dépassé à l’heure de la mondialisation. Pourtant, les mêmes qui trouvent “folklorique” l’identification à un territoire, vanteront souvent sans hésiter l’importance de l’identification à son entreprise. Retournons l’argument : si l’identité d’une entreprise ou d’une institution – la culture d’entreprise en langage contemporain – est unanimement considérée comme une ressource pour son développement, pourquoi en irait-il autrement pour une région ? »  (Marc Jacquemain)


Même dans une région en déclin structurel comme la Wallonie, peut-être pourrait-on dire particulièrement dans une telle région, les préoccupations économiques ne peuvent occulter l’importance centrale des formes du lien social. L’imbrication des performances économiques tant avec l’identité qu’avec le capital social plaide solidement pour l’hypothèse d’une causalité à double sens : si une région a besoin d’une économie vigoureuse pour développer une identité et un lien social forts, le symétrique est tout aussi vrai. (...)

Schématiquement, pour qu’une identification à un groupe soit possible dans une situation donnée, deux mécanismes psychologiques entrent en jeu : il faut que cette identification soit « disponible », qu’elle fasse partie du « stock » des identités acquises par la personne au cours de sa vie. Il faut ensuite que les circonstances se prêtent à l’« activation » d’une identification particulière, plutôt que d’une autre.


La définition de l’identité adoptée ici est donc très psychosociale dans son fondement. Elle n’entend pas pour autant minimiser l’importance des aspects « holistes » de la construction identitaire et, en particulier, des institutions, des symboles, des récits dans lesquels elle s’incarne, et de leur construction à travers les événements historiques. Ce sont ces éléments, notamment qui expliquent la construction du « stock d’identifications » disponible au sein d’une population donnée.

(...)

Pour le sociologue, la construction d’une identité collective n’est jamais le simple produit d’une sorte de sédimentation historique : elle est un processus continu de sélection et de ré-appropriation des éléments historiques guidé par les stratégies d’acteurs sociaux, politiques, économiques, médiatiques.

(Voir à ce sujet l'analyse critique de H. Hasquin à propos du concept d'identité belge dans nos livres d'histoire et le rôle "frauduleux" des professeurs d'histoire).

Pour que quelqu’un puisse se dire wallon ou belge par exemple, il faut que cette identification présente un minimum de pertinence par rapport à l’histoire de cette personne.

(...)

La théorie de l’identité sociale suggère que les identifications collectives sont multiples et se recoupent largement. L’hypothèse que l’on peut se sentir à la fois wallon, belge, européen, etc. y trouve donc un fondement théorique solide.

Pourtant, quasiment toutes les enquêtes se présentent sous la forme « êtes-vous d’abord belge ou d’abord wallon ? ». Elles introduisent ainsi une dimension immédiatement comparative qui ne correspond pas à la manière dont les personnes interrogées vivent l’imbrication de leurs identités. Les résultats ici présentés ne suivent pas ce schéma. On a interrogé les gens sur les trois dimensions évoquées plus haut (fréquence, intensité, valorisation) sans introduire cet aspect comparatif. Le résultat est sans équivoque : les sentiments d’appartenance sont tous positivement corrélés. Autrement dit, ce sont, en moyenne, les gens qui se sentent le plus fortement ou le plus souvent belges qui se sentent aussi le plus fortement ou le plus souvent wallons, européens, etc. Nous avons traduit ces résultats en disant que les identités wallonne, belge et européennes sont complémentaires plutôt que concurrentes.

Ce schéma, qui s’est vérifié au cours de huit enquêtes sur une période de plus de quinze ans, ne peut forcément être perçu lorsqu’on contraint les répondants à hiérarchiser leurs sentiments d’appartenance. Pourquoi dès lors les questions sont-elles posées sous la forme « plutôt… plutôt » ? Parce que c’est ainsi qu’est fixé l’agenda politique et médiatique, surtout – mais pas exclusivement – au nord du pays : de bonne ou de mauvaise foi, les commanditaires d’enquête sont convaincus que la question se pose en terme de hiérarchie des appartenances (ou veulent qu’elle se pose ainsi). Or l’idée – qui passe parfois pour naïve – que l’on peut être « sincèrement wallon, sincèrement belge et sincèrement européen » est bien celle qui transparaît à travers les chiffres présentés ici. Il est possible que, si la question était posée de cette façon en Flandre, on verrait un résultat du même ordre. Ainsi, dans un sondage de La Libre Belgique du 21 mars 2005, on pouvait vérifier que si 64 % des Flamands souhaitent une Flandre plus indépendante et dotée de plus de compétence, ils sont 85 % à souhaiter une Belgique unie. Au-delà de la possible ambiguïté des questions, on peut imaginer – mais cela resterait à vérifier – que la complémentarité des identités se vérifierait aussi chez les Flamands, si on prenait la peine de leur poser la question. » 

Source : 


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L'identité, loin d'être une vérité révélée et immuable, est le fruit d'un processus d'identification qui consiste à la fois en une pratique sociale et une situation transitoire, historique, car multiple, coexistant avec d'autres signaux collectifs, eux-mêmes en mouvement. Cette identité, établie de manière moins périlleuse sous l'appellation d'identification, le professeur Jean-Marie Klinkenberg la décrit idéalement comme constructive plutôt qu'exclusive.

L'identité wallonne - qui n'est pas l'identité de tous les Wallons ni l'identité de la Wallonie à tous les moments - n'est donc pas une donnée caractérisée et immuable. Il est clair que la construction volontariste de l'identité régionale, d'abord portée par un mouvement politique puis - les institutions étant mises en place - par les responsables régionaux et par un ensemble de citoyens, permet l'adhésion de ceux-ci au projet dans lequel ils ont été et restent partie prenante en tant que membres à part entière d'une société de participation.

C'est ce qu'exprimait crûment Paul-Henry Gendebien en déclarant qu'être wallon, c'est croire qu'il est possible de nous tirer du pétrin par nos propres forces. Ainsi, la notion d'identité apparaît bien comme un outil conceptuel au service d'une compréhension globale du fait régional.

Avec les débuts de l'ère industrielle, le capitalisme moderne amène au pouvoir une bourgeoisie commerçante qui, gênée par les frontières féodales, créera les grands ensembles que sont les États modernes. Ces entités territoriales doivent bien entendu être légitimées. Elles le seront par une idéologie de l'unité qui sera le nationalisme. Dans le cas wallon, cette idéologie fut belge. Elle ne pouvait pas ne pas l'être : la bourgeoisie au profit de laquelle s'élaborait le nouvel État était transculturelle. Et c'est en l'espace de neuf ans à peine (de 1830 à 1839) que s'élabore l'idéologie du nationalisme qui aboutira à la célèbre définition de "l'âme belge " :



En Belgique, comme dans beaucoup de pays, la conception et l'enseignement de l'histoire ont été intimement liés à une certaine idée du patriotisme : on voulait montrer que la Belgique présentait un caractère d'unité foncière ; la Belgique était une nécessité de l'histoire et il fallait bannir tout ce qui mettait l'accent sur les différences. Cette tendance se précisa surtout à l'extrême fin du XIXe siècle. Edmond Picard, en 1897, croit découvrir "l'âme belge" - "l'âme belge existe puisque je la sens" ; selon le célèbre avocat, une évidence historique s'impose, "le caractère indestructible de la Belgique, cette nécessité mystérieuse que rien n'a pu détruire". Publiée à partir de 1899, l'Histoire de Belgique d'Henri Pirenne donne un contenu scientifique, ou du moins considéré comme tel, à l'affirmation péremptoire de Picard ; l'historien verviétois, professeur à l'Université de Gand, croit pouvoir démontrer qu'il existe un "peuple belge" depuis le Moyen Age, bien avant les ducs de Bourgogne par ailleurs glorifiés pour leur action centralisatrice; l'unité nationale, et c'est un cas exceptionnel clame Pirenne, a donc précédé chez nous l'unité de gouvernement. Le “phénomène belge" si l'on en croit l'illustre historien est un savant mélange d'influence romane et d'influence germanique; la Flandre, province bilingue dès le Moyen Age, en est le meilleur exemple et c'est ce qui explique que l'Histoire de Belgique de Pirenne soit construite autour de la Flandre qui a vu se former une "civilisation originale".

Cette vision unitariste de l'histoire fut bientôt confondue avec le patriotisme car elle rencontrait un besoin. Diverses raisons expliquent, en effet, la consolidation de l'amalgame au début du XXe siècle. Le mouvement flamand affermissait ses positions; les Wallons commençaient à réagir et il en résultait inévitablement une tension entre communautés. On voulut donc donner aux fêtes qui marquèrent les septante-cinq ans de l'indépendance en 1905 un caractère particulièrement grandiose et l'on s'empressa d'utiliser à des fins politiques les thèses de Pirenne ; il fallait raviser la flamme patriotique. N'oublions pas non plus que dans les années qui suivirent, la tempête souffla sur la scène internationale ; la défense du sol natal figura au premier chef des préoccupations à la veille de la guerre 1914-18 ; on craignait pour la Belgique les conséquences d'un affrontement entre le coq gaulois et l'aigle flamand. La peur des mouvements centrifuges, les menaces qui planaient sur l'intégrité du sol, mais aussi les appréhensions de cléricalisme qui redoutait que la partie sud du pays n'échappât à son emprise, amenèrent l'élite politique et francophone du pays à confondre patriotisme et unitarisme et à jeter le discrédit sur tout ce qui pourrait diviser les Belges. L'enseignement de l'histoire en restera profondément marqué car la conception finaliste allait y prévaloir pendant près de septante ans.

L'historiographie "wallonne", qui prit naissance au début du siècle en réaction aux écrits de Pirenne et de Picard, fut donc affaire d'amateurs, de non spécialistes proches du Mouvement wallon. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, la recherche universitaire bouda également l'histoire du Mouvement wallon. Les affrontements linguistiques des années soixante et leur conséquence, la reconnaissance des Communautés et des Régions lors de la révision de la Constitution de 1970, contribuèrent à la mutation des esprits.

Mais, après qu'eussent été démontés les mécanismes de l'historiographie "belgiciste", un cri d'alarme était jeté : "[...] que constate-t-on aujourd'hui ? Tandis que la recherche et l'enseignement universitaires sont enfin débarrassés de ces oripeaux, dans l'enseignement secondaire, on réduit régulièrement depuis 1972 le rôle de l'histoire - ce qu'il en reste est d'ailleurs conçu en dépit du bon sens. Faire fi de l'histoire, c'est non seulement renoncer à une méthode critique de réflexion particulièrement enrichissante, mais c'est aussi freiner la prise de conscience de l'identité culturelle de nos régions". (Hervé Hasquin, source)

On sait ce qu'il est en général advenu des cultures régionales au cours de l'élaboration des nationalismes : elles ont fait l'objet d'un travail d'« infériorisation » Travail qui n'est pas encore très bien connu aujourd'hui : car ce n'est pas parler d'une disqualification pure et simple des cultures régionales qu'il faut parler, mais bien plutôt d'une nouvelle distribution des rôles entre nation et région. Cette dernière (qui n'a statut de "région" que par contraste avec le nouveau statut de la nation) pouvait d'autant moins être niée en Belgique que la répartition quantitative des groupes linguistiques ne permettaient pas au discours de l'unité de se déployer comme en France, par exemple. Il fallait donc trouver un statut à la région. Ou plus exactement un sous-statut : elle deviendra alors le réservoir de ces caractéristiques qui ont permis l'élaboration de la Nation, mais prises à l'état pur, antérieurement à leur réalisation dans l'État et à leur expression dans l'ère industrielle.

Pour prendre un exemple précis, on pourra dire que le "bon sens" - attribué à la nationalité belge et qui expliquerait ses bonnes performances économiques - tire sa source de vertus populaires, vécues avant toute industrialisation, et destinées à survivre dans un fond où, sans cesse, l'évolué pourra aller se ressourcer.

Telle sera la Wallonie qui se modèle au XIXe siècle : terre d'âge d'or, précisément peuplée de ceux que l'évolution économique est en train de rejeter hors du champ de l'histoire : artisans, boutiquiers ; en elle s'incarnent toutes les nostalgies. La naissance de cette idéologie épouse donc étroitement les modifications de la stratification sociale, ainsi que le note M. Quévit : "L'avénement de cette bourgeoisie s'est fait aux dépens des élites locales qui, soit ont emboîté le pas et suivi le mouvement unitaire et national, soit se sont cloisonnées dans un provincialisme étroit. Dès lors d'une manière paradoxale, tandis que se développait la valeur d'unité nationale, l'attachement aux autonomies provinciales et le sentiment d'appartenance sous-régionale qui y correspond, demeureront très puissants en Wallonie". (source





2006

Se sentir wallon est parfois perçu comme un peu dépassé à l’heure de la mondialisation. Pourtant, les mêmes qui trouvent “folklorique” l’identification à un territoire, vanteront souvent sans hésiter l’importance de l’identification à son entreprise. Retournons l’argument : si l’identité d’une entreprise ou d’une institution – la culture d’entreprise en langage contemporain – est unanimement considérée comme une ressource pour son développement, pourquoi en irait-il autrement pour une région ?

Depuis plus de 15 ans, le Centre d’étude d’opinion de l’ULg (Cleo) mène ses enquêtes au départ de l’intuition fondamentale que l’identification à sa région, mais aussi les liens de coopération créés entre les habitants (ce qu’on appelle aujourd’hui le “capital social”) constituent des ressources mobilisables pour le développement régional. On pourrait objecter que l’identification existe ou non, suite à un long processus historique, et que c’est donc une ressource qu’une région ou une communauté n’est pas en mesure de produire “à la demande”. Précisément, les enquêtes que nous avons menées montrent bien, à l’inverse de cette objection “essentialiste”, que l’identification est très sensible à la conjoncture et donc aux actes des décideurs. Une politique publique, certes, ne peut pas inventer l’identité wallonne, mais elle peut aider à la faire vivre ou au contraire à la rendre invisible. L’identité n’est donc pas du tout imperméable aux efforts consentis – ou non – pour la mobiliser.

Ce 20 octobre dernier, l’équipe du Cleo, en collaboration avec la revue Fédéralisme-Régionalisme, présentait à l’ULg une brève synthèse de l’ensemble de ses travaux, en hommage à feu le Pr René Doutrelepont qui en fut l’initiateur. Ceux-ci montrent bien que l’identité, dans une large mesure, est évolutive et réactive. Ils montrent aussi que l’identité wallonne, si elle se définit comme plutôt consensuelle et apaisée (elle ne se vit pas du tout en contradiction avec l’identité belge, par exemple, mais plutôt en convergence avec elle), n’est pas pour autant une identité faible ou fantomatique. A partir de là, il importe d’étudier, dans une région en recherche de son “second souffle” depuis quatre décennies, comment des dimensions symboliques ou relationnelles de la vie commune, comme l’identité ou le capital social, peuvent être mises en œuvre non seulement pour maintenir une société vivable dans une longue période de fragilité économique mais aussi pour l’aider à sortir de cette fragilité.

Novembre 2006,
Marc Jacquemain,
chargé de cours à l’Institut des sciences humaines et sociales


1991

Elle relève de l'appartenance concrète à une même communauté et du sentiment de cette appartenance. Autrement dit, elle se constitue au fil d'une histoire, en référence à un territoire, à une langue, à des pratiques collectives, à des comportements traditionnels. C'est donc avant tout l'idée d'espace social commun qui prévaut.
(...)
Penser identité, dans cette mesure, c'est assurer, très dialectiquement, le va-et-vient entre un présent et un passé. Du présent, on remonte vers des origines, qui toujours, plus ou moins, se dérobent. Du passé ressaisi, on projette sur un présent qui se dessine en lignes de fuite happées par l'avenir. Travail généalogique où s'entremêlent étroitement réalité de l'histoire et fiction du mythe.
(...)
Ainsi conçue, dans le mouvement même de son affirmation, l'identité est tout le contraire d'un repli sur soi : elle est ouverture au monde extérieur. Si nous avons besoin d'une appartenance, c'est pour nous situer et nous définir dans la rencontre des autres. Au moment où la Communauté européenne favorise par différents moyens la circulation et l'échange des jeunes, il est urgent que les Wallons de la nouvelle génération soient en mesure de se connaître pour se donner à reconnaître.
(...)
Les propositions qu'on va lire indexent toute politique culturelle sur l'idée que la culture remplit auprès d'une collectivité deux fonctions primordiales. En premier lieu, en tant que réseau symbolique, elle assure la cohésion collective : par référence à des filiations, elle crée un sentiment d'appartenance ainsi que les fidélités dont a besoin le groupe pour croire en lui. En second lieu, elle garantit la représentation du même groupe au dehors, face aux autres, en relation avec des partenaires. La collectivité s'affirme au monde par ses propriétés, ses oeuvres et ses travaux, ses actes et ses héros. De ce point de vue, on rappellera que les Wallons sont nourris de deux cultures au moment de l'école : la française, grande et prestigieuse, d'une part, la belge, incertaine et souvent factice, de l'autre. De leur appartenance on ne souffle mot : il n'est pas beaucoup de peuples en dehors du nôtre auquel la littérature nationale n'est pas enseignée mais bien une littérature de substitution, aussi considérable et enrichissante soit-elle.
(...)
 L'absence ainsi relevée vient de ce que les Wallons n'ont pas entièrement acquis la maîtrise d'eux-mêmes. Sans engager ici le débat sur la répartition des compétences entre Région et Communauté, on notera cependant que le divorce entre les deux instances n'est pas propice à la création d'une culture wallonne dans son image et dans sa réalité. Peut-on croire que cette culture émergera et se fera respecter tant qu'elle ne disposera pas d'institutions spécifiques pour la gérer et des moyens financiers et matériels qui leur sont attachés ? Qu'il s'agisse de théâtre ou de cinéma, de vidéographie ou de photographie, d'ensembles musicaux ou d'appareil éditorial, il est frappant à chaque fois que différents "pôles d'excellence" sont repérables à l'intérieur de l'espace wallon mais on observe tout autant que ces pôles 1° demeurent très localisés et ne rayonnent pas sur l'ensemble du territoire; 2° ne s'intègrent pas à une politique d'ensemble expansive et représentative.
(...)
Si l'on veut qu'existent un cinéma ou une presse de Wallonie et pour la Wallonie, il convient avant tout de créer les structures qui leur permettront de se développer. Il convient aussi de créer de grandes instances qui unifient le territoire : à quand une Bibliothèque nationale de Wallonie, prévoyant le dépôt légal ?
(...)
Si cette dernière (la crise de l'enseignement) a pris dans notre région la forme accusée que l'on sait, c'est largement faute d'une culture de référence que l'école puisse transmettre et dans laquelle les jeunes soient en mesure de se reconnaître. Il est heureux que l'école réserve une large place aux acquis technologiques et scientifiques les plus modernes. Mais elle doit faire contrepoids à cette "avancée" en donnant toute son importance à l'autre culture, celle du milieu, de l'appartenance, du patrimoine, ainsi que l'on fait partout. Et là, nos lacunes sont considérables. La jeunesse de Wallonie se retrouve du fait même au bord de l'anomie. Elle ne sait plus bien où elle vit ni qui elle est, et ceci très paradoxalement au moment où, à la faveur de la fédéralisation de la Belgique, cette jeunesse commence son existence dans une structure politique qui reconnaît la réalité et l'autonomie de la région. Contradiction violente dès lors : nous avons de toutes neuves institutions wallonnes mais les citoyens ne savent pas grand'chose du pays auquel elles correspondent.
(...)
Rendre la culture aux jeunes Wallons ou plutôt rendre les jeunes Wallons à leur culture, c'est en appeler tout ensemble à une mémoire et à un imaginaire. Et nous entrons par là dans la modernité invoquée plus haut. Entretenir la mémoire de son passé aujourd'hui, ce n'est plus subir un héritage en quelque sorte ritualisé et institutionnalisé (sous la forme, par exemple, où les jeunes Belges apprenaient leur histoire en ce début de siècle...). Mais c'est, à chaque fois, pour chaque génération, redécouvrir et reconstruire, par un travail de mémoire collective, un passé en fonction de besoins et d' objectifs actuels. Et c'est ici qu'intervient l'imaginaire: il irrigue immanquablement cette mémoire-là qui est aussi incessante rêverie du groupe sur la représentation qu'il a de lui-même. Dans les projets concrets dont il va être question, on trouvera inséparablement à l'oeuvre imaginaire et mémoire. On lira également en filigrane le souci de concevoir les oeuvres de culture non comme des faits de contrainte mais comme des objets de désir et de plaisir.
(...)
Le constat que les diverses provinces s'ignorent, sont coupées les unes des autres. Et, scolairement parlant, le déficit est à nouveau sensible : on appartient à un ensemble dont on n'a aucune représentation concrète, vécue. Les jeunes gens qui, de plus en plus, iront à l'étranger ou recevront des étrangers chez eux éprouveront de la gêne de ne pouvoir parler avec aisance de leur région, de ses villes, de ses richesses artistiques, de ses paysages. Dès lors, il faut donner à chacun de meilleures possibilités de découvrir le territoire régional à la faveur de déplacements et d'échanges internes.
(...)
La conscience qu'ont les jeunes de leur appartenance. Nommer adéquatement les choses, c'est aussi les faire exister. Par quelle euphémisation sournoise parlons-nous d'Exécutif de la Région wallonne là où, parallèlement, nos voisins du nord osent parler d'un Gouvernement flamand ? N'est-ce pas là le reflet de nos timidités et, à nouveau, de nos hésitations à nous donner une image ? Pour qu'elles s'affirment au monde, les nouvelles générations auront à s'affranchir de telles hésitations.
(...)
Il convient de lancer un grand projet offensif de nature culturelle. Sans nul doute, il s'agira de garantir aux créateurs et aux intellectuels qui nourriront ce projet la place qui leur revient et qu'ils n'ont pas encore. Il conviendra aussi d'entrer dans la voie du renforcement des institutions. Mais il faut avant tout , et c'est bien sur ce point que nous avons mis l'accent, faire en sorte que les nouvelles générations, bien équipées sur le plan d'un autre savoir, apprennent peu à peu à connaître qui elles sont, d'où elles viennent et sortent de l'ignorance concernant leur milieu d'appartenance. De cet apprentissage, il s'agit donc de leur fournir au plus tôt les instruments de base.

Jacques Dubois, Professeur à l'Université de Liège
Deuxième congrès La Wallonie au Futur, 1991
Le Défi de l'Education
http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-2_1991/WF2-36_Dubois-J.htm


1962

C'est une prise de conscience dont il s'agit, une prise de conscience des intérêts proprement vitaux de la Wallonie. (...) Il faut qu'existe un désir véritable de rénovation. Directement menacée dans son existence, la Wallonie doit se jeter résolument dans une cure de jeunesse. Celle-ci doit être comprise par toutes les classes sociales.

« Nous autres civilisations, disait Paul Valery, nous savons aujourd'hui que nous sommes mortelles. » C'est précisément la conscience de cette non-immortalité qui doit nous conduire à nous prolonger au-delà des limites que l'on pourrait craindre et encore au-delà et toujours au-delà...

Le rapport Sauvy (télécharger), éditions du Conseil économique wallon, Liège, 1962. (VII. Vue d'ensemble et conclusion, page 57).


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