«
Se
sentir wallon est parfois perçu comme un peu
dépassé à l’heure de la
mondialisation. Pourtant, les mêmes qui trouvent
“folklorique”
l’identification à un territoire, vanteront souvent
sans hésiter
l’importance de l’identification à son
entreprise. Retournons
l’argument : si l’identité d’une
entreprise ou d’une institution – la
culture d’entreprise en langage contemporain – est
unanimement
considérée comme une ressource pour son
développement, pourquoi en
irait-il autrement pour une région ? » (Marc
Jacquemain)
Même
dans une région en déclin structurel
comme la Wallonie, peut-être pourrait-on dire
particulièrement dans une
telle région, les préoccupations économiques
ne peuvent occulter
l’importance centrale des formes du lien social.
L’imbrication des
performances économiques tant avec
l’identité qu’avec le capital social
plaide solidement pour l’hypothèse d’une
causalité à double sens : si
une région a besoin d’une économie
vigoureuse pour développer une
identité et un lien social forts, le symétrique est
tout aussi vrai.
(...)
Schématiquement,
pour qu’une identification à un groupe soit possible
dans une situation donnée, deux mécanismes
psychologiques entrent en
jeu : il faut que cette identification soit « disponible
», qu’elle
fasse partie du « stock » des identités
acquises par la personne au
cours de sa vie. Il faut ensuite que les circonstances se
prêtent à l’«
activation » d’une identification
particulière, plutôt que d’une autre.
La
définition de l’identité
adoptée ici est donc très psychosociale dans son
fondement. Elle
n’entend pas pour autant minimiser l’importance des
aspects « holistes » de la construction identitaire
et, en particulier,
des institutions, des symboles, des récits dans lesquels elle
s’incarne, et de leur construction à travers les
événements
historiques. Ce sont ces éléments, notamment qui
expliquent la
construction du « stock d’identifications »
disponible au sein d’une
population donnée.
(...)
Pour le
sociologue, la construction d’une
identité collective n’est jamais le simple produit
d’une sorte de
sédimentation historique : elle est un processus continu de
sélection
et de ré-appropriation des éléments
historiques guidé par les
stratégies d’acteurs sociaux, politiques,
économiques, médiatiques.
(Voir à ce
sujet l'analyse critique de H. Hasquin
à propos du concept d'identité belge dans nos livres
d'histoire et le
rôle "frauduleux" des professeurs d'histoire).
Pour que
quelqu’un puisse se dire wallon ou
belge par exemple, il faut que cette identification présente
un minimum
de pertinence par rapport à l’histoire de cette
personne.
(...)
La
théorie de l’identité
sociale suggère que les identifications
collectives sont multiples et se recoupent largement.
L’hypothèse que
l’on peut se sentir à la fois wallon, belge,
européen, etc. y trouve
donc un fondement théorique solide.
Pourtant, quasiment toutes les enquêtes se
présentent sous la forme « êtes-vous d’abord
belge ou d’abord
wallon ? ».
Elles introduisent ainsi une dimension immédiatement
comparative qui ne
correspond pas à la manière dont les personnes
interrogées vivent
l’imbrication de leurs identités. Les
résultats ici présentés ne
suivent pas ce schéma. On a interrogé les gens sur
les trois dimensions
évoquées plus haut (fréquence,
intensité, valorisation) sans introduire
cet aspect comparatif. Le résultat est sans équivoque
: les sentiments
d’appartenance sont tous positivement
corrélés. Autrement dit, ce sont,
en moyenne, les gens qui se sentent le plus fortement ou le plus
souvent belges qui se sentent aussi le plus fortement ou le plus
souvent wallons, européens, etc. Nous avons traduit ces
résultats en
disant que les identités wallonne, belge et
européennes sont
complémentaires plutôt que concurrentes.
Ce schéma, qui s’est vérifié au
cours de huit
enquêtes sur une période de plus de quinze ans, ne
peut forcément être
perçu lorsqu’on contraint les répondants
à hiérarchiser
leurs
sentiments d’appartenance. Pourquoi dès lors les
questions sont-elles
posées sous la forme « plutôt…
plutôt » ? Parce que c’est ainsi
qu’est
fixé l’agenda politique et médiatique,
surtout – mais pas exclusivement
– au nord du pays : de bonne ou de mauvaise foi, les
commanditaires
d’enquête sont convaincus que la question se pose en
terme de
hiérarchie des appartenances (ou veulent qu’elle se
pose ainsi). Or
l’idée – qui passe parfois pour
naïve – que l’on peut être
«
sincèrement wallon, sincèrement belge et
sincèrement européen » est
bien celle qui transparaît à travers les chiffres
présentés ici. Il est
possible que, si la question était posée de cette
façon en Flandre, on
verrait un résultat du même ordre. Ainsi, dans un
sondage de La Libre
Belgique
du 21 mars 2005, on pouvait vérifier que si 64 % des Flamands
souhaitent une Flandre plus indépendante et dotée de
plus de
compétence, ils sont 85 % à souhaiter une Belgique
unie. Au-delà de la
possible ambiguïté des questions, on peut imaginer
– mais cela
resterait à vérifier – que la
complémentarité des identités se
vérifierait aussi chez les Flamands, si on prenait la peine de
leur
poser la question. »
Source
:
-----------------------------------------------
L'identité,
loin
d'être une vérité
révélée et immuable, est le fruit d'un
processus
d'identification qui consiste à la fois en une pratique
sociale et une
situation transitoire, historique, car multiple, coexistant avec
d'autres signaux collectifs, eux-mêmes en mouvement. Cette
identité,
établie de manière moins périlleuse sous
l'appellation
d'identification, le professeur Jean-Marie Klinkenberg la
décrit idéalement comme
constructive plutôt qu'exclusive.
L'identité
wallonne - qui n'est pas
l'identité de tous les Wallons ni l'identité de la
Wallonie à tous les
moments - n'est donc pas une donnée
caractérisée et immuable. Il est
clair que la construction
volontariste de l'identité régionale, d'abord
portée par un mouvement
politique puis - les institutions étant mises en place - par
les
responsables régionaux et par un ensemble de citoyens, permet
l'adhésion de ceux-ci au projet dans lequel ils ont
été et restent
partie prenante en tant que membres à part entière
d'une société de
participation.
C'est
ce qu'exprimait
crûment Paul-Henry Gendebien en
déclarant qu'être wallon, c'est croire qu'il est
possible de nous tirer
du pétrin par nos propres forces. Ainsi, la notion
d'identité apparaît
bien comme un outil conceptuel au service d'une compréhension
globale
du fait régional.
Avec les débuts de l'ère
industrielle, le capitalisme moderne amène au pouvoir une
bourgeoisie
commerçante qui, gênée par les
frontières féodales, créera les grands
ensembles que sont les États modernes. Ces entités
territoriales
doivent bien entendu être légitimées. Elles
le seront par une idéologie
de l'unité qui sera le nationalisme. Dans le cas wallon, cette
idéologie fut belge. Elle ne pouvait pas ne pas
l'être : la bourgeoisie
au profit de laquelle s'élaborait le nouvel État
était transculturelle.
Et c'est en l'espace de neuf ans à peine (de 1830 à
1839) que s'élabore
l'idéologie du nationalisme qui aboutira à la
célèbre définition de
"l'âme belge " :
En
Belgique, comme dans beaucoup de pays, la conception et
l'enseignement de l'histoire ont été intimement
liés à une certaine
idée du patriotisme : on voulait montrer que la Belgique
présentait un
caractère d'unité foncière ; la Belgique
était une nécessité de
l'histoire et il fallait bannir tout ce qui mettait l'accent sur les
différences. Cette tendance se précisa surtout
à l'extrême fin du XIXe
siècle. Edmond Picard, en 1897, croit découvrir
"l'âme belge" - "l'âme
belge existe puisque je la sens" ; selon le célèbre
avocat, une
évidence
historique s'impose, "le caractère indestructible de la
Belgique, cette
nécessité mystérieuse que rien n'a pu
détruire". Publiée à partir de
1899, l'Histoire de Belgique d'Henri Pirenne donne un contenu
scientifique, ou du moins considéré comme tel,
à l'affirmation
péremptoire de Picard ; l'historien verviétois,
professeur à
l'Université de Gand, croit pouvoir démontrer qu'il
existe un "peuple
belge" depuis le Moyen Age, bien avant les ducs de Bourgogne par
ailleurs glorifiés pour leur action centralisatrice;
l'unité nationale,
et c'est un cas exceptionnel clame Pirenne, a donc
précédé chez nous
l'unité de gouvernement. Le
“phénomène belge" si l'on en croit
l'illustre historien est un savant mélange d'influence romane
et
d'influence germanique; la Flandre, province bilingue dès le
Moyen Age,
en est le meilleur exemple et c'est ce qui explique que l'Histoire de
Belgique de Pirenne soit construite autour de la Flandre qui a vu se
former une "civilisation originale".
Cette vision unitariste de l'histoire fut bientôt confondue
avec le
patriotisme car elle rencontrait un besoin. Diverses raisons
expliquent, en effet, la consolidation de l'amalgame au début
du XXe
siècle. Le mouvement flamand affermissait ses positions; les
Wallons
commençaient à réagir et il en
résultait inévitablement une tension
entre communautés. On voulut donc donner aux fêtes
qui marquèrent les
septante-cinq ans de l'indépendance en 1905 un
caractère
particulièrement grandiose et l'on s'empressa d'utiliser
à des fins
politiques les thèses de Pirenne ; il fallait raviser la
flamme
patriotique. N'oublions pas non plus que dans les années qui
suivirent,
la tempête souffla sur la scène internationale ; la
défense du sol
natal
figura au premier chef des préoccupations à la veille
de la guerre
1914-18 ; on craignait pour la Belgique les conséquences d'un
affrontement entre le coq gaulois et l'aigle flamand. La peur des
mouvements centrifuges, les menaces qui planaient sur
l'intégrité du
sol, mais aussi les appréhensions de cléricalisme qui
redoutait que la
partie sud du pays n'échappât à son emprise,
amenèrent l'élite
politique et francophone du pays à confondre patriotisme et
unitarisme
et à jeter le discrédit sur tout ce qui pourrait
diviser les Belges.
L'enseignement de l'histoire en restera profondément
marqué car la
conception finaliste allait y prévaloir pendant près
de septante ans.
L'historiographie "wallonne", qui prit naissance au début
du siècle en
réaction aux écrits de Pirenne et de Picard, fut donc
affaire
d'amateurs, de non spécialistes proches du Mouvement wallon.
Jusqu'à la
Seconde Guerre mondiale, la recherche universitaire bouda
également
l'histoire du Mouvement wallon. Les affrontements linguistiques des
années soixante et leur conséquence, la
reconnaissance des Communautés
et des Régions lors de la révision de la Constitution
de 1970,
contribuèrent à la mutation des esprits.
Mais, après qu'eussent été
démontés les mécanismes de
l'historiographie
"belgiciste", un cri d'alarme était jeté : "[...] que
constate-t-on
aujourd'hui ? Tandis que la recherche et l'enseignement universitaires
sont enfin débarrassés de ces oripeaux, dans
l'enseignement secondaire,
on réduit régulièrement depuis 1972 le
rôle de l'histoire - ce qu'il en
reste est d'ailleurs conçu en dépit du bon sens.
Faire fi de
l'histoire, c'est non seulement renoncer à une
méthode critique de
réflexion particulièrement enrichissante, mais c'est
aussi freiner la
prise de conscience de l'identité culturelle de nos
régions". (Hervé
Hasquin,
source)
On
sait ce qu'il est en général advenu des cultures
régionales au cours de
l'élaboration des nationalismes : elles ont fait l'objet d'un
travail
d'« infériorisation » Travail qui n'est pas
encore très bien
connu
aujourd'hui : car ce n'est pas parler d'une disqualification pure et
simple des cultures régionales qu'il faut parler, mais bien
plutôt
d'une nouvelle distribution des rôles entre nation et
région. Cette
dernière (qui n'a statut de "région" que par
contraste avec le nouveau
statut de la nation) pouvait d'autant moins être niée
en Belgique que
la répartition quantitative des groupes linguistiques ne
permettaient
pas au discours de l'unité de se déployer comme en
France, par exemple.
Il fallait donc trouver un statut à la région. Ou
plus exactement un
sous-statut : elle deviendra alors le réservoir de ces
caractéristiques
qui ont permis l'élaboration de la Nation, mais prises
à l'état pur,
antérieurement à leur réalisation dans
l'État et à leur expression dans
l'ère industrielle.
Pour
prendre un exemple précis, on pourra dire que
le "bon sens" - attribué à la nationalité
belge et qui expliquerait
ses bonnes performances économiques - tire sa source de vertus
populaires, vécues avant toute industrialisation, et
destinées à
survivre dans un fond où, sans cesse,
l'évolué pourra aller se
ressourcer.
Telle
sera la Wallonie qui se modèle au XIXe
siècle : terre d'âge d'or,
précisément peuplée de ceux que
l'évolution
économique est en train de rejeter hors du champ de l'histoire
:
artisans, boutiquiers ; en elle s'incarnent toutes les nostalgies. La
naissance de cette idéologie épouse donc
étroitement les modifications
de la stratification sociale, ainsi que le note M. Quévit :
"L'avénement de
cette
bourgeoisie s'est fait aux dépens des élites
locales qui, soit ont emboîté le pas et suivi le
mouvement unitaire et
national, soit se sont cloisonnées dans un provincialisme
étroit. Dès
lors d'une manière paradoxale, tandis que se
développait la valeur
d'unité nationale, l'attachement aux autonomies provinciales
et le
sentiment d'appartenance sous-régionale qui y correspond,
demeureront
très puissants en Wallonie". (source)
2006
Se
sentir wallon est parfois perçu comme un peu
dépassé à l’heure de la
mondialisation. Pourtant, les mêmes qui trouvent
“folklorique”
l’identification à un territoire, vanteront souvent
sans hésiter
l’importance de l’identification à son
entreprise. Retournons
l’argument : si l’identité d’une
entreprise ou d’une institution – la
culture d’entreprise en langage contemporain – est
unanimement
considérée comme une ressource pour son
développement, pourquoi en
irait-il autrement pour une région ?
Depuis plus
de 15 ans, le
Centre
d’étude d’opinion de l’ULg
(Cleo) mène ses
enquêtes au départ de l’intuition
fondamentale que l’identification à
sa région, mais aussi les liens de coopération
créés entre les
habitants (ce qu’on appelle aujourd’hui le
“capital social”)
constituent des ressources mobilisables pour le développement
régional.
On pourrait objecter que l’identification existe ou non,
suite à un
long processus historique, et que c’est donc une ressource
qu’une
région ou une communauté n’est pas en
mesure de produire “à la
demande”. Précisément, les
enquêtes que nous avons menées montrent
bien, à l’inverse de cette objection
“essentialiste”, que
l’identification est très sensible à la
conjoncture et donc aux actes
des décideurs. Une politique publique, certes, ne peut pas
inventer
l’identité wallonne, mais elle peut aider à
la faire vivre ou au
contraire à la rendre invisible. L’identité
n’est donc pas du tout
imperméable aux efforts consentis – ou non
– pour la mobiliser.
Ce
20 octobre dernier, l’équipe du Cleo, en
collaboration avec la revue
Fédéralisme-Régionalisme,
présentait à l’ULg une brève
synthèse de
l’ensemble de ses travaux, en hommage à feu le Pr
René Doutrelepont qui
en fut l’initiateur. Ceux-ci montrent bien que
l’identité, dans une
large mesure, est évolutive et réactive. Ils montrent
aussi que
l’identité wallonne, si elle se définit
comme plutôt consensuelle et
apaisée (elle ne se vit pas du tout en contradiction avec
l’identité
belge, par exemple, mais plutôt en convergence avec elle),
n’est pas
pour autant une identité faible ou fantomatique. A partir de
là, il
importe d’étudier, dans une région en
recherche de son “second souffle”
depuis quatre décennies, comment des dimensions symboliques ou
relationnelles de la vie commune, comme l’identité
ou le capital
social, peuvent être mises en œuvre non seulement
pour maintenir une
société vivable dans une longue période de
fragilité économique mais
aussi pour l’aider à sortir de cette
fragilité.
Novembre
2006,
Marc Jacquemain,
chargé de cours à
l’Institut des sciences humaines et sociales
1991
Elle
relève de l'appartenance concrète à une
même communauté et du sentiment
de cette appartenance. Autrement dit, elle se constitue au fil d'une
histoire, en référence à un territoire,
à une langue, à des pratiques
collectives, à des comportements traditionnels. C'est donc
avant tout
l'idée d'espace social commun qui prévaut.
(...)
Penser
identité, dans cette mesure, c'est assurer, très
dialectiquement, le
va-et-vient entre un présent et un passé. Du
présent, on remonte vers
des origines, qui toujours, plus ou moins, se dérobent. Du
passé
ressaisi, on projette sur un présent qui se dessine en lignes
de fuite
happées par l'avenir. Travail généalogique
où s'entremêlent étroitement
réalité de l'histoire et fiction du mythe.
(...)
Ainsi
conçue, dans le mouvement même de son affirmation,
l'identité est tout
le contraire d'un repli sur soi : elle est ouverture au monde
extérieur. Si nous avons besoin d'une appartenance, c'est pour
nous
situer et nous définir dans la rencontre des autres. Au moment
où la
Communauté européenne favorise par
différents moyens la circulation et
l'échange des jeunes, il est urgent que les Wallons de la
nouvelle
génération soient en mesure de se connaître
pour se donner à
reconnaître.
(...)
Les propositions qu'on va lire
indexent toute politique culturelle sur l'idée que la culture
remplit
auprès d'une collectivité deux fonctions
primordiales. En premier lieu,
en tant que réseau symbolique, elle assure la
cohésion collective : par
référence à des filiations, elle
crée un sentiment d'appartenance ainsi
que les fidélités dont a besoin le groupe pour croire
en lui. En second
lieu, elle garantit la représentation du même groupe
au dehors, face
aux autres, en relation avec des partenaires. La collectivité
s'affirme
au monde par ses propriétés, ses oeuvres et ses
travaux, ses actes et
ses héros. De ce point de vue, on rappellera que les Wallons
sont
nourris de deux cultures au moment de l'école : la
française, grande et
prestigieuse, d'une part, la belge, incertaine et souvent factice, de
l'autre. De leur appartenance on ne souffle mot : il n'est pas beaucoup
de peuples en dehors du nôtre auquel la littérature
nationale n'est pas
enseignée mais bien une littérature de substitution,
aussi considérable
et enrichissante soit-elle.
(...)
L'absence
ainsi relevée vient de ce que les Wallons n'ont pas
entièrement acquis
la maîtrise d'eux-mêmes. Sans engager ici le
débat sur la répartition
des compétences entre Région et Communauté,
on notera cependant que le
divorce entre les deux instances n'est pas propice à la
création d'une
culture wallonne dans son image et dans sa réalité.
Peut-on croire que
cette culture émergera et se fera respecter tant qu'elle ne
disposera
pas d'institutions spécifiques pour la gérer et des
moyens financiers
et matériels qui leur sont attachés ? Qu'il s'agisse
de théâtre ou de
cinéma, de vidéographie ou de photographie,
d'ensembles musicaux ou
d'appareil éditorial, il est frappant à chaque fois
que différents
"pôles d'excellence" sont repérables à
l'intérieur de l'espace wallon
mais on observe tout autant que ces pôles 1°
demeurent très localisés
et ne rayonnent pas sur l'ensemble du territoire; 2° ne
s'intègrent pas
à une politique d'ensemble expansive et
représentative.
(...)
Si
l'on veut qu'existent un cinéma ou une presse de Wallonie et
pour la
Wallonie, il convient avant tout de créer les structures qui
leur
permettront de se développer. Il convient aussi de
créer de grandes
instances qui unifient le territoire : à quand une
Bibliothèque
nationale de Wallonie, prévoyant le dépôt
légal ?
(...)
Si
cette dernière (la crise de l'enseignement) a pris dans notre
région la
forme accusée que l'on sait, c'est largement faute d'une
culture de
référence que l'école puisse transmettre et
dans laquelle les jeunes
soient en mesure de se reconnaître. Il est heureux que
l'école réserve
une large place aux acquis technologiques et scientifiques les plus
modernes. Mais elle doit faire contrepoids à cette
"avancée" en donnant
toute son importance à l'autre culture, celle du milieu, de
l'appartenance, du patrimoine, ainsi que l'on fait partout. Et
là, nos
lacunes sont considérables. La jeunesse de Wallonie se
retrouve du fait
même au bord de l'anomie. Elle ne sait plus bien où
elle vit ni qui
elle est, et ceci très paradoxalement au moment où,
à la faveur de la
fédéralisation de la Belgique, cette jeunesse
commence son existence
dans une structure politique qui reconnaît la
réalité et l'autonomie de
la région. Contradiction violente dès lors : nous
avons de toutes
neuves institutions wallonnes mais les citoyens ne savent pas
grand'chose du pays auquel elles correspondent.
(...)
Rendre
la culture aux jeunes Wallons ou plutôt rendre les jeunes
Wallons à
leur culture, c'est en appeler tout ensemble à une
mémoire et à un
imaginaire. Et nous entrons par là dans la modernité
invoquée plus
haut. Entretenir la mémoire de son passé aujourd'hui,
ce n'est plus
subir un héritage en quelque sorte ritualisé et
institutionnalisé (sous
la forme, par exemple, où les jeunes Belges apprenaient leur
histoire
en ce début de siècle...). Mais c'est, à
chaque fois, pour chaque
génération, redécouvrir et reconstruire, par
un travail de mémoire
collective, un passé en fonction de besoins et d' objectifs
actuels. Et
c'est ici qu'intervient l'imaginaire: il irrigue immanquablement cette
mémoire-là qui est aussi incessante rêverie
du groupe sur la
représentation qu'il a de lui-même. Dans les projets
concrets dont il
va être question, on trouvera inséparablement
à l'oeuvre imaginaire et
mémoire. On lira également en filigrane le souci de
concevoir les
oeuvres de culture non comme des faits de contrainte mais comme des
objets de désir et de plaisir.
(...)
Le constat
que les diverses provinces s'ignorent, sont coupées les unes
des
autres. Et, scolairement parlant, le déficit est à
nouveau sensible :
on appartient à un ensemble dont on n'a aucune
représentation concrète,
vécue. Les jeunes gens qui, de plus en plus, iront à
l'étranger ou
recevront des étrangers chez eux éprouveront de la
gêne de ne pouvoir
parler avec aisance de leur région, de ses villes, de ses
richesses
artistiques, de ses paysages. Dès lors, il faut donner
à chacun de
meilleures possibilités de découvrir le territoire
régional à la faveur
de déplacements et d'échanges internes.
(...)
La
conscience qu'ont les jeunes de leur appartenance. Nommer
adéquatement
les choses, c'est aussi les faire exister. Par quelle
euphémisation
sournoise parlons-nous d'Exécutif de la Région
wallonne là où,
parallèlement, nos voisins du nord osent parler d'un
Gouvernement
flamand ? N'est-ce pas là le reflet de nos timidités
et, à nouveau, de
nos hésitations à nous donner une image ? Pour
qu'elles s'affirment au
monde, les nouvelles générations auront à
s'affranchir de telles
hésitations.
(...)
Il convient de lancer un grand
projet offensif de nature culturelle. Sans nul doute, il s'agira de
garantir aux créateurs et aux intellectuels qui nourriront ce
projet la
place qui leur revient et qu'ils n'ont pas encore. Il conviendra aussi
d'entrer dans la voie du renforcement des institutions. Mais il faut
avant tout , et c'est bien sur ce point que nous avons mis l'accent,
faire en sorte que les nouvelles générations, bien
équipées sur le plan
d'un autre savoir, apprennent peu à peu à
connaître qui elles sont,
d'où elles viennent et sortent de l'ignorance concernant leur
milieu
d'appartenance. De cet apprentissage, il s'agit donc de leur fournir au
plus tôt les instruments de base.
Jacques
Dubois, Professeur à l'Université de Liège
Deuxième congrès
La Wallonie au Futur, 1991
Le Défi de l'Education
http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-2_1991/WF2-36_Dubois-J.htm
1962
C'est
une prise de conscience dont il s'agit, une prise de conscience des
intérêts proprement vitaux de la Wallonie. (...) Il
faut qu'existe un
désir véritable de rénovation. Directement
menacée dans son existence,
la Wallonie doit se jeter résolument dans une cure de
jeunesse.
Celle-ci doit être comprise par toutes les classes sociales.
«
Nous autres civilisations, disait Paul Valery, nous savons aujourd'hui
que nous sommes mortelles. » C'est
précisément la conscience de cette
non-immortalité qui doit nous conduire à nous
prolonger au-delà des
limites que l'on pourrait craindre et encore au-delà et
toujours
au-delà...
Le rapport Sauvy
(télécharger),
éditions du Conseil économique
wallon, Liège, 1962. (VII. Vue d'ensemble et conclusion, page
57).