Une
étude de l'UCL "contre" la Wallonie
Un
fantasme universitaire d'une «
Wallonie énuclée »
Deux
enseignants de l'Université de
Louvain ont
propagé récemment une vision de la Wallonie inapte à son
devenir
de Région forte. Selon cette vue, la Wallonie serait
dépourvue d'une véritable capitale
économique, réduite à
devenir une extension de la Région bruxelloise... C'est le principe
même du fédéralisme belge qui est évacué.
Il
faut se rappeler le message d'un autre professeur d'économie à l'UCL,
Michel Quevit. Également signataire du premier Manifeste pour la
culture wallonne, il avait initié un formidable élan de
prospective à
l'égard du futur régional wallon : « Il faut de
profondes réformes structurelles qui
garantissent à la Wallonie le maintien d'une capacité d'action
financière dans le cadre d'une politique industrielle valorisant les
ressources humaines, matérielles et technologiques de la région
», un message suivi par quatre cent acteurs qui ont
bénévolement participé à la réflexion du congrès La Wallonie
au futur, et ont rédigé plus de deux cents contributions
en dessinant les bases d'une société wallonne. Toutes ces
contributions sont accessibles en ligne depuis cette
page. Encore récemment - trois jours avant
la discussion parlementaire que nous évoquons ici - M.
Quévit répondait à la Libre
Belgique : « La Wallonie doit être consistante dans le
temps. Elle ne doit pas être remise en question tous les 4 ou 5 ans ». Invité prochainement au Gouvernement wallon et au Parlement wallon, M. Quévit est sans conteste porteur d'une vision attendue au plus haut niveau du Pouvoir wallon.
En ce qui concerne la
pertinence de la récente étude, cela a été discuté au Parlement
wallon, des extraits du
compte-rendu suivent. Au-delà des commentaires spécifiques à celle-ci,
le moins que l'on
puisse
dire ces derniers temps, c'est que le CDH (l'exemple
du projet de
Constitution wallonne) et maintenant certaines élites de
l'UCL piétinent ouvertement la Wallonie un peu trop souvent, allant
jusqu'à proposer d'implanter la capitale économique d'une
Région
dans une autre Région, sans sourciller le moins du monde
devant la
perspective d'une pareille régression démocratique et économique à
l'égard de la
Région en état de vassalité par rapport à l'autre. Avec ce genre
d'étude, nous sommes "invités" à considérer le devenir wallon à
l'instar d'une entreprise dont le management politique et
universitaire ("les experts") aurait opté pour
une "délocalisation'' en bonne et due forme, un peuple aliéné
par
l'idéologie de la performance d'un monde économique de plus en
plus délirant, un destin anonymique par excellence.
La
conclusion de la séance parlementaire va dans ce sens :
M. Frédéric Daerden
(PS). – Je ne nie pas le poids économique de Bruxelles, mais je voulais
faire part de mes inquiétudes par rapport aux effets que peut avoir
cette étude. Ouvrir des brêches de ce style est dangereux pour
l'équilibre économique et administratif.
M. Jean-Claude Marcourt,
Ministre de l'Économie, de l'Emploi et du Commerce extérieur. – (...)
Je pense que le raisonnement des scientifiques dont il est question
aujourd'hui est significativement biaisé.
LE MAINTIEN À LIÈGE DE LA
CAPITALE ÉCONOMIQUE WALLONNE
P.W.
- C.R.A.C. 64 ( 2006-2007) Commission de l'Economie - mardi 13 février
2007 - pages 22-25
source : http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/2006_2007/CRAC/crac64.pdf
M. Frédéric Daerden
(PS). – Dans un ouvrage très récent consacré au plan Marshall, des
économistes de l'Université Catholique de Louvain (UCL) estiment que
Bruxelles doit être la capitale économique wallonne. Ceci dans un souci
de visibilité et parce qu'aucune métropole wallonne ne peut prétendre à
ce titre. D'après ces mêmes personnes, la Région wallonne ferait un
geste fort en établissant physiquement sa présence économique à
Bruxelles.
Sans vouloir refaire ici l’historique
de la
répartition des institutions régionales wallonnes, je rappellerai que,
dès 1978, un accord entre les Bourgmestres des principales villes de
notre Région avait été pris pour une répartition équilibrée des
administrations et des organismes à décentraliser. L’Exécutif wallon
confirmera d’ailleurs dans les grandes lignes cet accord en 1983.
Il
avait pour philosophie de rejeter toute forme de centralisation
excessive tout en refusant un éparpillement inutile et inefficace des
institutions. Il en a résulté une proposition de répartition des
institutions et administrations à décentraliser.
À
Namur,
les institutions politiques régionales, à Charleroi les administrations
sociales, à Mons les institutions culturelles et à Liège, les fonctions
économiques.
Le choix de la ville de Liège en
tant que
capitale économique s’imposait naturellement par son histoire
industrielle qui l’a vue, notamment, accueillir le plus grand complexe
sidérurgique et de construction métallique du monde.
Même
si
dès les années 60, l’industrie lourde connaît un long déclin lié à la
vétusté des usines et à l’évolution de la demande, la région liégeoise
possède heureusement des sociétés de haute technologie résolument
tournées vers l’avenir. Je pense au secteur de l'industrie spatiale et
aéronautique, aux biotechnologies, au secteur de l'agro-alimentaire, à
celui de l’armement ...
Bénéficiant d'une
situation
géographique exceptionnelle en Europe qui l'inscrit dans un réseau de
communications routières, ferroviaires, fluviales et aériennes de
première importance qui la place en pointe dans le secteur logistique,
Liège accueille également une Université et des Hautes Ecoles
performantes.
Par ailleurs, 88 hectares sont
encore
disponibles pour l'accueil d'entreprises et c'est Liège qui dispose du
plus fort potentiel de bureaux en Wallonie.
Ce
rôle de capitale économique signifie également la concentration du
pouvoir économique et des instances de décisions.
A
ce titre, elle accueille en ses murs de nombreuses institutions telles
que le CESRW, la SRIW, la SOGEPA, Meusinvest, la SOWALFIN et la SOFICO.
D’autre
part, le Gouvernement a avalisé en mai dernier la localisation à Liège
de l'Agence de stimulation économique (ASTIE) et de l'Agence de
stimulation technologique (ASE) mises en place dans le cadre du plan
Marshall.
Nous ne pouvons perdre ces
institutions. Elles
fournissent de nombreux emplois et contribuent à l'attractivité du pays
de Liège, dont le redéploiement entraînera celui de toute la Wallonie.
Aussi
Monsieur le Ministre, pouvez-vous me confirmer la volonté du
Gouvernement de maintenir le rôle de capitale économique joué par Liège
?
Au-delà de ce principe, je pense toutefois
qu’il convient
de renforcer les liens ainsi que la présence de la Wallonie à Bruxelles
pour bénéficier de la vitrine internationale qu’offre notre capitale
par ailleurs capitale européenne. Avez-vous des pistes allant en ce
sens ?
(...)
M. Jean-Claude Marcourt,
Ministre de l'Économie, de l'Emploi et du Commerce extérieur. – Je
pense qu'il faut avant tout s'interroger sur le sens des mots. En quoi
le substantif « capitale » se trouve-t-il commenté par l'adjectif «
économique » ? Que signifie réellement l'expression « capitale
économique » ? Vous faites ici référence à une étude qui devrait
distinguer mieux la rigueur intellectuelle, les effets d'annonce et la
science. Il est étonnant que, partant d'un constat macro-économique, on
tire des conséquences institutionnelles.
J'ai
pris
connaissance de l'étude réalisée par les professeurs Thisse et Thomas.
Un des constats non surprenant de leur étude est que, d'un point de vue
économique et démographique, la Belgique ressemble très fort à une
économie monocentrique admettant des centres secondaires d'importance
variable. Ils affirment que la croissance économique de la Flandre et
de la Wallonie dépend, pour une part significative, du niveau
d'activité au sein de la grande région bruxelloise, celle-ci regroupant
la Région de Bruxelles-Capitale et les provinces du Brabant wallon et
du Brabant flamand (un espace bien plus important que l'actuelle Région
bruxelloise).
Devons-nous être surpris que
Bruxelles,
capitale de la Belgique et siège des institutions européennes, soit un
pôle d'activité économique majeur pour la Belgique ? Il est certain que
non. Personne n'a jamais nié l'importance économique de la Région de
Bruxelles-Capitale et son attrait pour le développement économique
wallon.
Permettez-moi néanmoins d'être surpris
que des
universitaires demandent aujourd'hui de rouvrir des débats
administratifs ou institutionnels sur la structure fédérale de la
Belgique. Est-ce que le découpage administratif et politique de la
Belgique correspond à sa réalité économique et urbaine, telle est la
question posée par les universitaires. Résumer la construction de la
Belgique fédérale aux seuls éléments économiques apparaît comme un
argumentaire quelque peu réducteur. D'autant plus que de nombreuses
études scientifiques ont analysé la répartition des compétences en
Belgique sur la base de la théorie du fédéralisme budgétaire et
concluent que, même si des problèmes se posent et des améliorations
peuvent être apportées, la structure institutionnelle ne contredit pas
les principes théoriques de répartition des compétences.
Dans
le contexte d'une économie globalisée, tel que nous le connaissons
aujourd'hui, le temps n'est plus à ces débats mais à l'action. Dès sa
mise en place, le Gouvernement a décidé d'agir sur des dossiers
concrets plutôt que de « palabrer » sur le statut particulier d'une
région ou d'une sous-région.
D'ailleurs, Liège
est
aujourd'hui le centre administratif des outils économiques wallons.
Dans un souci de cohérence et d'efficacité, il semblait opportun de
regrouper dans un même lieu l'ensemble des outils économiques. Personne
ne parle de capitale économique de la Wallonie.
Le
temps
n'est plus à débattre de qui est la capitale de qui mais d'agir dans
l'intérêt de tous les francophones pour créer de l'activité économique
et des emplois. Il s'agit de développer davantage de complémentarités
et de politiques communes.
Dans le cadre du plan
Marshall,
nous avons pris l'initiative de prendre les premières mesures en la
matière. Dans les pôles de compétitivité par exemple, les universités
bruxelloises participent activement aux projets développés par les
industriels dont certains ont un siège d'exploitation dans chaque
région du pays. De plus, rien n'empêche le Gouvernement bruxellois de
développer des politiques spécifiques pour soutenir ses entreprises.
Quelques
questions m'interpellent à la lecture de l'étude.
L'étude
semble ignorer les complémentarités réciproques.
Elle
semble ignorer l'importance économique de la Wallonie pour le
développement de Bruxelles : Que deviendrait Bruxelles sans le capital
humain wallon ? Que deviendraient les sièges sociaux des entreprises
bruxelloises sans les sièges de production wallons ? Que deviendraient
les programmes de recherche de certaines institutions universitaires
situées principalement à Bruxelles sans un financement wallon
conséquent ? Sur quels terrains disponibles demain pourront se
développer les entreprises bruxelloises ?
Comment
gérerons-nous demain les problèmes de mobilité dans et aux alentours de
Bruxelles ?
Je pense qu'il s'agit de mettre en
place des politiques win-win
entre les deux régions.
Pouvons-nous
imaginer que le redressement économique de la Wallonie ne passera que
par le développement de Bruxelles ? Le plan Marshall a pour ambition de
concentrer les efforts de tous les Wallons pour redresser la Wallonie.
De nombreuses études scientifiques démontrent que la relance de
l'économie wallonne ne pourra se faire sans redynamiser nos deux
bassins industriels que sont Liège et Charleroi. Et cela n'exclut en
rien une complémentarité avec Bruxelles.
Que se
passerait-il
si la Commission européenne réalisait la même étude au niveau européen
? Serions-nous certains de maintenir les institutions à Bruxelles ?
Cela démontre par ailleurs la nécessité de développer une véritable
politique économique européenne qui ne se limite pas à la gestion
financière de l'euro.
Enfin, une des conclusions
de l'étude
serait de centraliser les outils économiques en un même lieu. Cette
complémentarité ne pourrait-elle pas être aussi bien réalisée en
concentrant l'ensemble des outils wallons et bruxellois à Namur ?
Quelle serait la capitale économique de la Wallonie si elle avait été
fixée au 19ème siècle ? Doit-on modifier les centres administratifs en
fonction de l'évolution économique des différentes sous-régions ?
Liège
sera bientôt à 40 minutes de Bruxelles en TGV. La plupart des grandes
villes wallonnes seront, elles aussi, aussi rapidement liées à la
capitale. Par ailleurs, nous sommes en train d'améliorer le RER qui
assurera une meilleure fluidité entre la Wallonie et Bruxelles.
Bruxelles est une métropole qui sert le développement de la Wallonie.
Je ne pense pas par contre qu'il serait judicieux d'engorger encore
plus la capitale en y envoyant encore plus de travailleurs.
Je
pense que le raisonnement des scientifiques dont il est question
aujourd'hui est significativement biaisé.
M. Frédéric Daerden
(PS). – Je ne nie pas le poids économique de Bruxelles, mais je voulais
faire part de mes inquiétudes par rapport aux effets que peut avoir
cette étude. Ouvrir des brêches de ce style est dangereux pour
l'équilibre économique et administratif.
Je suis
heureux des
réponses de M. le Ministre. Elles sont rassurantes. Par ailleurs, au vu
de ce qui a été dit, on peut se demander s'il ne faudrait pas encore
renforcer le rôle de la ville de Liège du point de vue du rassemblement
des outils technologiques.
(...)
